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Cours n°8- Le peuple, quel peuple ?

par Daniel Andler (21/12/2009)

Le peuple ! Quel peuple ?

1) La société civile ou l’Etat ?

Qui est le peuple ? Est-il l’ensemble des individus qui composent une société (société civile) ou est-il la collectivité prise comme un tout (volonté générale comme Etat) ? A la question de la légitimité du pouvoir (droit naturel) se substitue la question de la représentation du peuple. A la question « qui doit gouverner ? » se substitue la question « quel est ce peuple qui doit gouverner et comment ? »

⇒ Question des rapports entre société civile et Etat.

• Le terme de société civile apparaît au XVIe siècle dans le contexte d’une traduction de la Politique d’Aristote.

• C’est seulement au début du XIXe siècle qu’à travers son opposition au concept d’Etat, il acquiert le sens qu’il possède aujourd’hui.

• Il apparaît dans trois traditions nationales : l’économie politique anglaise (Lumières écossaises, Ferguson, Mandeville, A. Smith), le libéralisme français et la philosophie allemande.

• D’un point de vue au premier abord terminologique, mais plus profond qu’il n’y paraît, la notion de société civile, non seulement change de sens lors du tournant qui conduit du XVIIIe au XIXe siècle, mais en fait sa signification s’inverse purement et simplement : chez Kant encore, comme souvent dans la tradition du droit naturel moderne, elle désigne ce que nous nommerions aujourd’hui l’Etat ( la sphère publique ), alors qu’avec Hegel, sous l’influence de l’économie anglaise, elle renvoie pour l’essentiel à la sphère privée. La logique de cette inversion mériterait évidemment d’être interrogée pour elle-même.

• Enfin, il est clair que l’émergence du couple société/Etat est incompréhensible hors des cadres d’une pensée libérale qui entend accorder, contre l’absolutisme, mais peut être tout autant contre la démocratie directe telle qu’avait pu la rêver Rousseau, l’idée que la sphère privée possède une existence viable indépendamment de l’intervention de l’Etat - tout le problème, quand à ce dernier aspect de la question, étant alors de saisir la signification exacte de la critique du volontarisme politique que présuppose directement une telle représentation du social.

→ A lire : Luc Ferry, in t. IV de l’Histoire de la philosophie politique (A. Renaut, P. Savidan, P.-H. Tavoillot).

2) L’anarchisme

Par rapport à la position libérale qui appelle une limitation de l’Etat, les libertaires iront plus loin en ne demandant pas seulement la limitation du pouvoir de l’Etat, mais sa neutralisation, voire sa suppression pure et simple. L’Etat est un appareil spécialisé et séparé de la société : son refus se base sur l’affirmation extrême des droits de l’individu et la confiance dans la possibilité d’un accord spontané des volontés et même des désirs.

- Au XXe siècle : cette idée s’est déployée dans la perspective d’une théorie radicale de l’individualisme possessif (Robert Nozick, Anarchie, Etat et utopie, 1974) qui se veut une synthèse des traditions libérale et libertaire : « l’Etat ne peut employer son appareil de contrainte afin d’amener certains citoyens à aider les autres ni pour interdire des activités à certaines personnes, pour leur bien ou afin de les protéger ». Forme qui se distingue de versions comme celles d’Hayek qui mettent davantage l’accent sur les institutions et sur l’ordre spontané du marché et qui sont en fait assez éloigné de l’individualisme expressif et très permissif de Nozick.

- Au XIXe siècle, la plupart des penseurs libertaires ou anarchistes ont été plutôt socialistes et assez critiques des mécanismes du marché, auquel ils préféraient l’« association », c’est-à-dire la coopération volontaire et égalitaire. Ce courant a été représenté en France par PROUDHON, mais il a eu aussi d’éminents représentants dans la pensée anglaise, qui ont le mérite de montrer comme on peut passer du libéralisme des droits et de l’utilitarisme humanitaire, fondé sur le principe du « plus grand bonheur du plus grand nombre » au socialisme. Le premier et le plus grand de ces penseurs est William GODWIN (1756-1836), dont L’enquête concernant la justice politique et son influence sur la morale et le bonheur (1793-1798) plaide pour une évolution qui conduirait au terme d’un long processus de civilisation, à l’extinction simultanée de la propriété et de la répression étatique ; ces thèses peuvent être rapprochées de celles du grand réformateur OWEN (1771-1838), le millionnaire communiste qui consacra sa fortune à la promotion de communautés industrielles et éducatives de type nouveau, où la réduction de la contrainte sociale devait aller de pair avec la réduction drastique de l’inégalité sociale.

Trois querelles qui ont opposé, à partir du refus de l’Etat de droit, anarchisme et marxisme.

1) La querelle de L’idéologie allemande (rédigée à partir de 1845) : Le jeune Marx, aidé par Engels, prend l’initiative de lancer une offensive contre Max Stirner (près des ¾ de l’ouvrage est consacré à cet auteur). Il représente ce que Marx nomme l’idéologie allemande qu’il convient de détruire si l’on veut préparer la fondation du « socialisme scientifique ». Stirner avait publié en 1845, L’unique et sa propriété, qui entreprenait une critique du libéralisme politique au nom de la valeur suprême de l’individu : l’Etat libéral, souvent d’individualisme, ligote en fait l’individu dans sa singularité (l’« unique ») à l’Etat conçu comme une nouvelle divinité. Critique qui inaugurait une tradition consistant à surenchérir sur l’individualisme au point de récuser la nécessité de l’Etat, y compris sous la forme de l’Etat limité du libéralisme politique. Critique anti-libérale, ou hyperlibérale, annonçant jusqu’à un certain point, par sa surenchère individualiste, le libertarianisme ou le néo-libéralisme contemporain.

2) La querelle qui oppose Marx à Proudhon qui illustre le plus nettement les choix de l’anarchisme. Pierre Joseph Proudhon avait publié en 1846 un ouvrage intitulé Philosophie de la misère que le jeune Marx entreprit de pulvériser en 1847 dans sa Misère de la philosophie.

3) La troisième querelle oppose le marxisme et l’anarchisme de Bakounine, dont le principal ouvrage parut en 1873, trois ans avant sa mort, sous le titre significatif d’Etatisme et anarchie. Fondateur d’un socialisme libertaire, le philosophe russe y rend certes hommage à Marx pour avoir soumis le proudhonisme à une « impitoyable critique » et remis en évidence la manière dont « le fait économique a toujours précédé et continue de précéder le droit politique et juridique » : perception sans doute contestable, comme on va le voir, du proudhonisme, mais qui s’accompagnait en tout cas d’un assaut lancé contre le marxisme présenté comme un « communisme autoritaire ». Marx a contesté, dans d’abondantes notes prises à la lecture de ce libre, une telle équivalence entre Etat et domination : la conquête du pouvoir de l’Etat et l’exercice dictatorial de ce pouvoir par les prolétaires, après la révolution socialiste, constituera en effet rappelle Marx un moment indispensable de l’émancipation. Point de clivage absolu entre marxisme et anarchisme, puisque ce dernier ne cessa plus de faire s’équivaloir révolution et abolition immédiate du pouvoir d’Etat.

Pierre Joseph Proudhon (1809-1864) : qui doit gouverner la cité ? Réponse : personne ! Sa maturité politique coïncide avec le Second Empire. Durant cette période, il eut à l’égard du parti républicain une attitude réservée, voire critique exprimée par une position, qui derrière les fluctuations de circonstances, resta constante : il ne s’agit pas de reconquérir l’Etat pour l’utiliser en vue de résoudre le problème social, mais de parvenir à une « dissolution des pouvoirs politiques » (Correspondance, IV in Œuvres complètes, Ed. M. Rivière, p. 156).

De là aussi une critique radicale de l’idée de démocratie, simple figure, parmi d’autres, du « principe d’autorité » : « Nous avons jeté au monde notre idée suprême, l’idée de la liberté ; la démocratie n’a pas entendu » (Correspondance, III, p. 100) - puisque la tradition démocratique, par se confiance dans l’Etat (cratos), par la prédominance accordée à la politique sur l’économie, ne constituerait, selon un lettre de 1830, qu’« une excitation nouvelle donnée au jacobinisme » (Corr., III, p. 144). Deux thèses majeures :

1) « Le gouvernement, à son plus haut degré de perfection, est organisé pour la sujétion et la spoliation du plus grand nombre » (Corr, IV, p. 158).

2) « Au système des pouvoirs politiques, nous avons à substituer un système de forces économiques ».

I- Critique de la démocratie II- Eloge de l’idée républicaine III- Dépassement des révolutions et critique des Déclarations

Comment passe-t-on de l’anarchisme négatif (dénonciation de la soumission et des pouvoirs) à l’anarchisme positif (quels seront les principes d’une organisation sociale non étatique ?).

« Ce que nous mettons à la place du gouvernement, ... c’est l’organisation industrielle. Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats (...). Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques. Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens (...), ce sont les catégories et spécialités de fonctions, agriculture, industrie commerce, etc. Ce que nous mettons à la place de la force publique, c’est la force collective. Ce que nous mettons à la place des armées permanentes, ce sont les compagnies industrielles. Ce que nous mettons à la place de la police, c’est l’identité des intérêts. Ce que nous mettons à la place de la centralisation politique, c’est la centralisation économique » (Idée générale de la révolution au XIXe siècle, Paris, Garnier Frères, 1851, p. 284).

A lire : Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? Article « anarchisme » de P. Bouretz in Dictionnaire de philosophie politique (PUF)

3) Socialisme et communisme

Rappel des notions fondamentales de la doctrine marxienne 1) Le matérialisme historique 2) Force productives et rapports de production 3) La lutte des classes 4) Une théorie des révolutions : socialisme/communisme. 5) La conscience sociale

⇒ L’Etat est considéré essentiellement comme l’instrument de domination d’une classe. Il s’ensuit qu’un régime politique est défini par la classe qui exerce le pouvoir. Les régimes de démocratie bourgeoise sont assimilés à des régimes où la classe capitaliste exerce le pouvoir, tout en maintenant une façade d’institutions libres. Par opposition au régime économico-social fait de classes antagoniste et de la domination d’une classe sur les autres, Marx dresse la représentation d’un régime économico-social où il n’y aurait plus domination de classe. De ce fait, et pour ainsi dire par définition, l’Etat devra disparaître puisque l’Etat n’existe que dans la seule mesure où une classe en a besoin pour exploiter les autres.

Entre la société antagoniste et la société non antagoniste du futur s’interpose ce qui est appelé dictature du prolétariat, expression qui se trouve en particulier dans un texte célèbre de 1875, la Critique du programme du parti ouvrier allemand ou Critique du programme de Gotha. La dictature du prolétariat est le renforcement suprême de l’Etat - moment du socialisme - avant le moment crucial où ce dernier dépérira (moment du communisme final). Avant de disparaître l’Etat atteint son épanouissement.

4) Libéralisme

• Qu’est-ce que le libéralisme politique ?

- Différences / au libéralisme économique, libéralisme moral, néo-libéralisme

- La définition la plus simple - mais peut-être aussi la plus précise - du libéralisme politique consiste à l’identifier comme le dispositif maintenant une dualité essentielle entre l’Etat et la société civile, ou encore entre la sphère publique et la sphère privée. La réduction du rôle de l’Etat à la protection des trois droits fondamentaux de l’individu (la sécurité, la propriété et la liberté) et l’autonomisation corrélative de la « société civile » d’un corps politique organique : tels sont les éléments fondamentaux du programme libéral originel. Plus précisément, ce sont quatre piliers qui constituent l’édifice du libéralisme politique tel qu’il s’est constitué progressivement à l’aube de l’époque contemporaine.

1) Il y a d’abord le principe de la limitation de l’Etat, c’est-à-dire la nécessité de borner sa sphère contre toutes velléités absolutiste ou bureaucratique, et de laisser la place à l’exercice des libertés individuelles. C’est ici la logique des « droits-libertés » présents dans la Déclaration de 1789, qui ne désignent pas, selon la distinction établie par I. Berlin, des libertés positives, - c’est-à-dire des « droits à ... » - , mais un ensemble de liberté négatives, par la délimitation d’espaces « à l’intérieur desquels un homme peut agir sans que d’autres l’en empêchent » (« Deux conceptions de la liberté », 1958, in Eloge de la liberté, Paris, Calmann-Lévy, 1988.).

2) Le deuxième pilier formule le premier du point de vue de la société civile et non plus de l’Etat. C’est l’individualisme, pris non pas au sens d’égoïsme, mais de valorisation éthique, politique et juridique de l’individu. L’individu devient la valeur cardinale et le principe des sociétés libérales : « Il y a, écrit B. Constant, une partie de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante et qui est de droit hors de toute compétence sociale. La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance de l’existence individuelle s’arrête la juridiction de cette souveraineté » (Constant, De la liberté chez les modernes, 1980, p. 271). De cette affirmation d’une séparation entre l’Etat et la société civile découlent deux principes dérivés.

3) D’abord - dérivé du premier - le principe de laïcité ou, dit autrement, le principe de la neutralité de l’Etat par rapport à toutes les convictions, qu’elles soient religieuses, morales ou politiques. L’Etat, parce qu’il est limité, doit assurer la coexistence d’une pluralité de conception du bien.

4) Enfin, quatrième pilier, dérivé du deuxième, le principe de la représentation, c’est-à-dire l’idée fondamentale que la souveraineté du peuple doit être exercée par ses représentants et non de manière immédiate. Il s’agissait là, notamment après l’épisode terroriste, de désamorcer les dangers inhérents à l’utopie de la démocratie directe, dont l’horizon fantasmatique risque à tout moment de mettre en péril le fragile équilibre institutionnel. La seule manière de maintenir l’individualisme comme valeur consiste à instaurer la représentation comme principe : faute de quoi, selon l’admirable formule de Constant, on risquerait d’ « offrir au peuple en masse l’holocauste du peuple en détail » (cité par M. Gauchet, in Constant, 1980, p. 68). Tels étaient donc les principes originels du libéralisme politique, destinés à régir dans la nouvelle configuration politique, les rapports entre l’Etat et la société civile, ici placés sur un pied d’égalité.

• Illustrations de ces quatre principes 1) La question du droit au travail : Tocqueville et la Constitution de 1848 2) L’invention de l’individualisme : Constant et la Liberté des modernes (1819) 3) La question de la laïcité : Locke, Lettre sur la tolérance (1686) 4) Le problème de la représentation : Sieyès (1789)

⇒ Victoire et limites du libéralisme


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