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Cours n° 7 - La crise des fondements et l’invention du peuple

par Daniel Andler (21/12/2009)

La crise des fondements et l’invention du peuple

1) La crise des fondements

2) L’Ecole du droit naturel

3) La critique de l’absolutisme (Monarchomaques + Locke)

4) L’ère des Révolutions

1) Crise des trois fondements de l’autorité politique (ni le passé, ni le cosmos, ni le divin).

→ La quête d’un fondement immanent : Le projet paraît fou et voué à l’échec, puisqu’il s’agit de chercher l’augmentation d’un pouvoir non à partir d’une extériorité supérieure (le passé, le cosmos ou le divin), mais à l’intérieur de l’humanité elle-même. Quelle forme peut prendre une autorité purement humaine ? La réponse est claire : c’est parce qu’il bénéficie de l’accord des hommes concernés qu’un pouvoir ou un argument se trouve augmenté ou, comme on dit aussi, légitime. En politique, cette reconstruction a pris, à partir du XVIIe siècle, la forme de la théorie du contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau). C’est la volonté d’un peuple de vivre sous une loi commune qui justifie le pouvoir de l’Etat. Ce qui suppose trois conditions pour les contractants : l’égalité (nécessaire à l’établissement d’un contrat), la liberté (requise pour la validité de la décision) et la fraternité (c’est-à-dire une volonté minimale de vivre ensemble). Le même schéma vaudrait pour les savoirs : la vérité n’est plus à rechercher dans un ailleurs ou un avant qui la garantiraient, mais dans un certain accord, fut-il temporaire, des esprits. Il ne faut pourtant pas se cacher les difficultés et faiblesses d’une telle solution purement humaine. Elle repose sur le principe de la liberté des individus : telle est sa force ; mais la liberté individuelle peut à tout moment se retourner contre elle : telle est sa fragilité.

2) Qu’est-ce que l’école du droit naturel ?

Plus précisément, on peut tenter de dégager les quelques idées maîtresses qui, par-delà la diversité et les controverses qui traversent ce courant, lui assurent un cadre de référence commun. Enumérons les cinq principales :

1) L’artificialisme : Le pouvoir civil est un établissement humain, pour autant qu’il n’est pas nécessaire de remonter à Dieu pour en trouver la source (ni à la nature originelle) : évacuer de la réflexion toute dimension théologique (contre Augustin) ou cosmologique (contre Aristote). L’Etat a son origine et son fondement dans les conventions seules à même de dépasser les conflits théologico-politiques qui minent alors non seulement la philosophie politique, mais la politique réelle.

2) L’idée d’état de nature : C’est la raison pour laquelle est conçu cet entre-deux entre la théologie (la création) et la politique (l’Etat) que constitue l’hypothétique état de nature : après la création divine, mais avant l’institution humaine. Dans cet état, les hommes ne sont soumis à aucune autorité politique et n’obéissent qu’à la loi naturelle ; ils vivent indépendants et égaux. On trouve là l’analogue politique de la table rase cartésienne pour résoudre les conflits métaphysiques : puisque les guerres sont théologico-politiques, qu’est-ce que l’homme avant qu’il soit chrétien avant qu’il soit citoyen ?

3) L’idée de contrat social : La genèse du social se fait alors, à partir de cet état de nature, selon une logique qui peut varier, mais prend toujours la forme d’un contrat. Les hommes se sont soumis à une autorité politique soit par nécessité, soit volontairement, de sorte que le principe de l’obligation réside dans l’engagement contracté par ceux qui entrent dans une société civile. La souveraineté existe donc en puissance en chaque homme ; le pacte social confère au souverain un pouvoir aussi absolu que s’il le tenait de Dieu même.

4) La présence de lois fondamentales : Toutefois le peuple peut, lors du contrat, exiger des garanties et ne se soumettre qu’à la condition que ses chefs gouvernent selon certaines règles précises qu’on appelle les lois fondamentales et qui limitent la souveraineté.

5) Le partage de la souveraineté : Enfin, le peuple peut retenir lui-même une partie de la souveraineté, stipuler par exemple que les gouvernants ne lèveront pas d’impôts, ou ne déclareront pas la guerre sans son consentement.

Si cette description idéal-typique correspond un tant soit peu à la matrice de la position jusnaturaliste, il faudrait pour éviter l’image d’un bloc uniforme immédiatement faire droit aux controverses qui l’ont traversée et identifier les vagues et générations successives.

Différences dans la description de l’état de nature (guerre pour Hobbes, paix pour Locke et Rousseau), description de la forme du contrat (contrat d’association et contrat de soumission), description des lois fondamentales (faut-il préserver de leur peur ou garantir la liberté originelle ? ), conception des manières d’envisager le partage de la souveraineté (nul chez Hobbes ou Rousseau, décisif chez Locke).

3) La critique de l’absolutisme

A la fin du XVIe siècle, les monarchomaques, pour défendre le calvinisme dans sa résistance au Saint Empire romain germanique, inventent la théorie d’un contrat entre le roi et ses sujets. Dans le contexte des persécutions religieuses s’est développée de La Boétie (Discours sur la servitude volontaire, 1546) à Althusius ((politica methodice digesta, 1603), la thèse selon laquelle « le corps du peuple est par-dessus le roi ». (Althusius va jusqu’à défendre l’inaliénabilité de la souveraineté populaire, l’Etat se réduisant alors à une agrégation de communautés inférieures.) En vertu de quoi ce serait de « la souveraineté du peuple » que tous les pouvoirs « doivent dépendre » (Vincidiae contra tyrannos, 1579, publié sous le pseudonyme de Junius Brutus par le diplomate Hubert Languet). Le genevois Théodore de Bèze pose ainsi la nécessité du consentement du peuple au pouvoir (Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1575). → Cette critique se développe dans les philosophies de B. Spinoza et de J. Locke.

4) Qu’est-ce que la Révolution française ?

« Ce qui donne à la France son patrimoine politique révolutionnaire, pour les deux siècles à venir, est constitué (...) dans la fin du printemps et l’été 1789 » (F. Furet « L’année 1789 » in Annales ESC, 1989-1, p. 4.). On peut régler ainsi la difficile question de la durée de la Révolution qui a tant divisé les historiens et les interprètes. Ce qu’il y a de révolutionnaire dans la Révolution tient, au fond, en trois dates fondatrices.

1) Il y a d’abord le 17 juin 1789, qui marque, avec la transformation des Etats Généraux en Assemblée Nationale l’invention historique de la représentation nationale comme lieu de la souveraineté populaire. C’est la solution au plus vieux problème de philosophie politique posé par Aristote en ses Politiques : « qui doit gouverner la cité ? Quel est le souverain légitime ? ». La réponse, pour la première fois, est donnée en toute clarté : le peuple à travers ses représentants.

2) Deuxième épisode : le 4 août 1789, qui représente, avec l’abolition des privilèges et la destruction de ce qu’on appellera l’Ancien Régime. Cette fameuse nuit marque le basculement du régime aristocratique de la hiérarchie au régime démocratique de l’égalité.

3) Troisième et dernier épisode : le 26 août, c’est-à-dire le vote de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui constitue le premier acte reconstructeur de la Révolution. Après la table rase et la refondation, sont élaborés les principes fondamentaux de l’individualisme politique. L’individu, parce qu’il est porteur de droits naturels, devient la nouvelle instance sacrée et la source ultime de la légitimité.

Toute la Révolution tient dans ces trois dates ; elles épuisent l’ampleur de la rupture et la force de la nouveauté. La suite de l’histoire ne sera faite que d’essais longtemps infructueux pour tenter d’institutionnaliser et de traduire socialement ces trois ruptures politiques majeures.

—  A lire : François Furet, Penser la Révolution française, Folio


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