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Cours n° 6 - Dieu ou César. Le problème théologico-politique et la solution nationale

par Daniel Andler (27/11/2009)

-VI- Dieu ou César ? Le problème théologico-politique et la monarchie nationale absolue.

1) Le problème théologico-politique

La question du meilleur régime a pris en Occident une forme particulière, conséquence d’un problème spécifique. Ce problème est appelé depuis Carl Schmitt, le problème théologico-politique. Sans entrer outre mesure dans les détails historiques, il faut repartir de la situation politique après la chute de l’Empire romain d’Occident (en 476). Dans le contexte d’un effondrement et d’une désagrégation, on peut se demander quelles étaient les formes politiques disponibles, c’est-à-dire concevables et éventuellement souhaitables.

1) La cité : c’est la forme politique dans le cadre de laquelle est née la philosophie politique (après l’effondrement des monarchies traditionnelles). Définition de la cité : espace public où les hommes, les citoyens, délibèrent et décident de tout ce qui concerne leurs affaires communes. C’est l’idée d’une maîtrise collective, par l’association humaine de ses conditions d’existence.

2) L’empire : c’est le rassemblement de tout le monde connu - de l’orbis terrarum - sous un pouvoir unique, c’est-à-dire l’idée qu’il existe dans le monde un lieu qui a vocation à résumer et régir tout le monde. Elle correspond à l’idée d’universalité.

3) L’Eglise : sa vocation n’est pas d’organiser la vie sociale et politiques des hommes (puisqu’elle s’occupe de leur salut dans l’au-delà), mais elle va venir interférer et poser deux problèmes majeurs aux peuples européens.

• Le premier est conjoncturel : dans la désagrégation générale consécutive aux invasions barbares, l’Eglise a dû prendre en charge des fonctions sociales et politiques que les autorités civiles absentes ou impuissantes ne remplissaient pas. Ce qui engendra un amalgame entre les fonctions sacrées et les tâches profanes de l’Eglise.

• Le second est structurel : la définition de l’Eglise recèle elle-même une contradiction : désintérêt pour les affaires humaine et tendance à les régenter complètement.

- « Le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde » : Elle apparaît comme une communauté essentiellement différente des communautés politiques dans lesquelles les hommes vivent leur existence naturelle (sa source et sa fin résident hors de ce monde dans l’au-delà). Le bien qu’elle apporte (le salut) n’est pas de ce monde : l’ici-bas, en tant que tel (le monde de César), ne l’intéresse pas.

- « L’Eglise a le droit et le devoir d’ordonner en ce monde » : mais en même temps elle se présente comme une cité, dont tout homme est le citoyen potentiel, dont tout baptisé est le citoyen effectif (les vivants qui la composent sont dans l’ici-bas). De plus, elle est chargée par Dieu même et par son Fils de conduire les hommes au salut dont elle est, par la grâce de Dieu, l’unique véhicule. Elle a donc un droit ou un devoir de regard sur tout ce qui pourrait mettre ce salut en péril, notamment tout ce qui touche à la politique. L’Eglise a été donc conduite (logiquement) a revendiquer la plenitudo potestatis. Cette potestas peut varier considérablement selon qu’elle est conçue comme directa ou indirecta, mais l’impact politique de sa revendication reste le même.

Cette dualité de présence introduit dans l’ici-bas un conflit de légitimité : - en tant qu’elle est différente des autres communautés politiques, l’Eglise reconnaît l’autonomie et la légitimité de l’ordre politique terrestre (il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ; il faut obéir à Néron et prier pour lui). - en tant qu’elle est elle-même une cité, elle représente une légitimité à laquelle le citoyen doit obéir (intérieurement et extérieurement : comme la grâce selon Saint Augustin, elle ordonne ce qu’elle donne) : la tendance théocratique sera évidemment forte, mais en même temps toujours auto-limitée (du fait de la scission ontologique ici-bas/au-delà).

⇒ Le problème théologico-politique est ainsi le suivant : le monde non religieux, profane, laïc doit s’organiser sous une forme qui ne soit ni la cité ni l’empire, sous une forme moins particulière que la cité, et moins universelle que l’Empire. Cette forme sera la monarchie « absolue » ou « nationale ».

- Avantages de la monarchie nationale dans ce contexte : gouvernabilité et droit divin sans l’universel terrestre.

- Inconvénient : la monarchie ne fait que déplacer le problème de l’articulation des deux sphères (religieuses et politique) dans la personne du roi, sans le résoudre. L’identification du sacré et du profane ne pourra jamais être complète (puisque, contrairement à l’Orient, la puissance spirituelle - la papauté - continue d’exister).

⇒ La réconciliation est impossible : ni l’Eglise ne peut englober complètement l’Etat (sauf à se perdre) ni l’Etat ne peut englober complètement l’Eglise. L’histoire politique européenne sera celle de l’unique solution envisageable à ce problème : la séparation progressive de l’Eglise et de l’Etat, par l’autonomisation des deux sphères. C’est ce mouvement que l’on appelle la fin du théologico-politique.

• Saint Paul, Épître aux Romains, 13, 1-7

« Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien, et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal ; car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument de Dieu, pour faire justice et pour châtier qui fait le mal. Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. N’est-ce pas pour cela même que vous payez les impôts ? Car il s’agit de fonctionnaires qui s’appliquent de par Dieu à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû : l’impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez. »

2) La solution : la monarchie nationale absolue (Bodin)

1) L’invention du roi chrétien : Le roi est mort, vive le roi ! le « royaume », qui se développe à la fin du XIe siècle. En Angleterre, en France, en Castille, en Aragon se développent des monarchies territoriales, minuscules et misérables, au départ. Ces entités politiques profitent de la guerre de l’Eglise et de l’Empire pour se développer, économique, spirituellement et politiquement. ⇒ Une invention théorique : le roi chrétien. Thèse d’Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Age, [1957], trad. fr. Gallimard, 1989. Ce livre décrit comment l’idée d’un roi chrétien s’est fabriquée sur le modèle pontifical et contre lui. Ce roi est tellement chrétien que la religion royale va finir par prendre le pas sur la religion de l’Eglise. Cela se déroule aux environs de 1500. " Le roi est mort, vive le roi ! ", proclamait-on à la mort du souverain pour exprimer la continuité du pouvoir monarchique. Sous-titré Essai sur la théologie politique au Moyen Age, cet ouvrage de l’historien allemand E. Kantorowicz analyse la teneur de cette continuité, dans les monarchies occidentales. Le pouvoir s’inscrit alors dans une sorte de théologie politique, dans laquelle le roi, au-delà de la personne charnelle, incarne le divin auprès de ses sujets sans toutefois prétendre à une transcendance qui l’autoriserait à outrepasser son simple rôle de représentant de Dieu sur Terre. C’est à la réflexion christologique qu’est empruntée la doctrine de la puissance royale. Les deux natures du Christ (Dieu et homme) définissant par analogie la personne du roi comme persona mixta, c’est-à-dire comme une personne détenant à la fois pouvoir temporel et spirituel : « Le pouvoir du roi est le pouvoir de Dieu ... quoi qu’il fasse, il le fait non pas seulement en tant qu’homme, mais comme quelqu’un qui est devenu Christ et Dieu par la grâce » (cité par Kanto, p. 51-79). A l’instar du Christ, la personne du roi est double : l’une est le caractère d’humanité qu’il possède par nature, l’autre lui est conférée par grâce. La première est en accord avec la condition humaine générale, la seconde est proprement déification en vertu de la force du sacrement et de l’onction. Dès lors que le roi va prétendre au droit divin, il va se considérer en un rapport direct avec Dieu (comme le lieutenant de Dieu sur terre), comme un lien entre l’ici-bas et l’au-delà et tendra donc à se considérer comme indépendant de l’Eglise ... au point de prétendre se mettre à la tête de l’organisation même religieuse de leurs royaumes. Ce qui explique que la monarchie européenne ait eu deux versants :

• Un versant statique qu’on peut bien caractériser comme l’union du Trône et de l’Autel (le roi est bon chrétien et fils soumis de l’Eglise) -> Bonne cohabitation.

• Un versant dynamique : le roi tend naturellement à affirmer la totale indépendance du corps politique par rapport à l’Eglise et donc revendique la souveraineté même religieuse du royaume .

Alors qu’au Moyen-Age, les corps politiques étaient enveloppés ou englobés par l’Eglise, les monarchies marchant vers l’absolutisme tendent chacune à englober l’Eglise présente à l’intérieur de leurs frontières : le royaume est le corps politique suprême, l’association humaine par excellence. Lorsque cette suprématie sera définitivement établie, le royaume deviendra la « nation » et les « représentants » de celle-ci imposeront au clergé la « constitution civile » qui consacrera la subordination complète de l’Eglise au corps politique.

2) L’invention de l’absolutisme : Car tel est notre bon plaisir !

En 1576, Jean Bodin publie son grand ouvrage : Les six livres de la République.

• La question directrice de la philosophie politique reste comme chez Aristote celle de la souveraineté : quelle est « l’autorité suprême en quoi réside le principe de la République » (Methodus ad facilem historiarum cognitionem, 1566) ?

• La thèse défendue dans l’ouvrage de 1576 est que la souveraineté doit nécessairement être absolue ou sans partage pour faire tenir ensemble les pièce de la société (comme la quille, la proue et la poupe tiennent les pièce d’un navire) : « [...] La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une république [...] Il faut que ceux-là qui sont souverains, ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils ne puissent donner loi aux sujets, et casser et anéantir les lois inutiles pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois ; et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. [...] Si donc le Prince souverain est exempt des lois de ses prédécesseurs, beaucoup moins serait-il tenu aux lois et ordonnances qu’il fait : car on peut bien recevoir loi d’autrui, mais il est impossible par nature de se donner loi, non plus que commander à soi-même chose qui dépende de sa volonté [...]. Aussi voyons-nous à l afin des édits et ordonnances ces mots : car tel est notre plaisir, pour faire entendre que les lois du Prince souverain, [bien] qu’elles fussent fondées en bonnes et vives raisons, néanmoins qu’elles ne dépendent que de sa pure et franche volonté. Mais quant aux lois divines et naturelles, tous les Princes de la terre y sont sujets, et il n’est pas en leur puissance d’y contrevenir, s’ils ne veulent être coupables de lèse-majesté divine, faisant guerre à Dieu, sous la grandeur duquel tous les Monarques du monde doivent faire joug, et baisser la tête en toute crainte et révérence » (Les six livres, Livre I, chap. VIII)

• La famille est le modèle du politique en désignant dans la puissance paternelle (patria potestas) ce que la souveraineté politique doit reproduire au niveau de l’Etat :

« Tout ainsi donc que la famille bien conduite est la vraie image de la République et la puissance domestique semblable à la puissance souveraine, aussi est le gouvernement de la maison le vrai modèle du gouvernement de la République. Et tout ainsi que les membres, chacun en particulier, faisant leur devoir, tout le corps se porte bien, aussi les familles étant bien gouvernées, la République ira bien ».

• C’est à partir de cette conviction que Bodin traite de la puissance que la chef de famille a sur les siens : la souveraineté est, dans les limites de la communauté familiale, absolue sur les enfants, comme d’ailleurs sur la femme. La patria potestas reçoit pour modèle la puissance divine, et c’est parce que le père de famille est le reflet de Dieu que la République doit le prendre à son tout pour modèle : « Sur cette ressemblance à Dieu, se fondent les devoirs des enfants envers leurs pères » en sorte qu’« ils doivent aimer, révérer, servir, nourrir le père et ployer sous ses mandements, en toute obéissance, supporter et couvrir les infirmités et imperfections » et que l’enfants n’épargnera « jamais ses biens ni son sang pour sauver et entretenir la vie de celui auquel il tient la sienne ».

3) Les inconvénients de la solution monarchique Le paradoxe est que la prétention monarchique au droit divin, loin de résoudre le problème théologico-politique par l’absorption du religieux par le politique, annonce plutôt la fin du théologico-politique sous le signe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ainsi la monarchie apparaît-elle moins comme un régime que comme un processus : elle enclenche et anime l’histoire européenne. Elle vient rompre le rythme naturel de la politique (Empire, Cité). Le rythme naturel d’un corps politique est le suivant :

- en politique extérieure, l’expansion territoriale jusqu’à ce que cette expansion, poussée trop loin, conduise à la défaite et à la disparition du corps politique de la scène historique ;

- en politique intérieure, soit la conservation, conduisant à la pétrification, d’un même régime ou d’une même coutume, soit un déplacement traditionnellement décrit comme cyclique entre des formes politiques prédéterminées et constantes dans leurs caractéristiques essentielles : aristocratie, démocratie, anarchie, despotisme, monarchie. La monarchie européenne a enclenché un mouvement politique conduisant à la transformation incessante et nullement cyclique de la constitution intérieure des Etats, transformation incessamment productrice de formes politiques et sociales nouvelles. « La monarchie a enclenché l’Histoire et nous vivons encore de cette impulsion originaire » (p. 28).

Pourquoi un tel dynamisme ? Parce que l’adéquation n’est jamais trouvée ; il y a une quête infinie. L’identification du sacré et du profane ne pourra jamais être complète, contrairement à l’Orient, où ce compromis était pourtant réalisé. En effet, en dépit de tous ses attributs religieux ostentatoires, en dépit du sacre, du droit divin et des écrouelles, le roi n’a jamais pu être en Europe la clef de voûte du système du sacré comme il l’était en Orient , parce qu’il a en face de lui un concurrent redoutable qui, seul, pourra porter le titre de vicarius Christi (vicaire du Christ) : le roi sera chargé de constituer la cité profane, la civitas hominum ; il la rendra une comme lui-même est un. C’est au roi que revient cette tâche de constituer et d’unifier le corps politique : il sera seul capable d’endosser et de rendre effectif ce rôle laissé ou offert en principe à l’homme libre par l’Eglise

La réconciliation est impossible : ni l’Eglise ne peut englober complètement l’Etat (sauf à se perdre) ni l’Etat ne peut englober complètement l’Eglise. L’histoire politique européenne sera celle de l’unique solution envisageable à ce problème : la séparation progressive de l’Eglise et de l’Etat, par l’autonomisation des deux sphères. C’est ce mouvement que l’on appelle la fin du théologico-politique. [Ajouter : A l’origine la formule de St Paul : « Il n’est pas de puissance qui ne vienne de Dieu ». - Bossuet : Le roi, ministre de Dieu, doit des comptes à Lui seul, pas à ses sujets, qui peuvent, s’ils sont opprimés, non pas résister au Prince, mais prier pour sa conversion.]

La fin du théologico-politique

Le processus de fin du théologico politique va se définir comme l’autonomisation progressive des deux sphères jusqu’ici en conflit. Le mouvement va être double : d’un côté, la sphère religieuse va être progressivement expulsée du domaine politique (émergence de la raison d’Etat contre les exigences religieuses : Charles Quint = Valadolid et François Ier = alliance avec Turcs contre l’Espagne) ; d’un autre côté, le domaine politique va progressivement renoncer à toute prétention religieuse.

A lire : Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Pluriel.


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