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Fiche A (Culture générale) - un gouvernement de l’opinion ?

par Daniel Andler (27/11/2009)

Un gouvernement de l’opinion ?

« Les hommes politiques sont des guignols » ; « les journalistes sont des ânes » ; « les citoyens sont des veaux ». Tels sont les trois termes, assez généralement évoqués, de notre jugement contemporain sur l’espace public démocratique. Si les hommes politiques sont devenus des guignols, c’est, parce que, pris dans la logique médiatique, ils ont cessé d’être des décideurs pour devenir des communicants ; et, qui plus est, des communicants trouillards qui suivent l’opinion et les sondages sans la piloter. Du côté des journalistes, des professionnels des médias, on leur reproche de ne plus être des médiateurs, c’est-à-dire de ne plus apporter les médiations si nécessaires à l’égard d’une actualité toujours plus complexe et rapide. Bref de n’être que des sortes de pâles reflets d’une réalité sans repères. Du côté des citoyens, c’est-à-dire nous-mêmes (pourquoi ne pas étendre la critique ?), alors qu’ils se trouvent être plus instruits que jamais dans l’histoire de l’humanité, on peut avoir quelques doutes sur la validité et la pertinence de leur jugement. Les sondeurs y perdent leur latin quand ils voient des électeurs hésiter entre Bayrou et Besancenot. Les politologues y perdent le nord quand il constatent la volatilité électorale au gré des alternances. René Rémond utilisait une belle image : l’électeur des temps hypermodernes est comme un insomniaque qui cherche le sommeil : il se retourne à gauche, à droite, à gauche, à droite ... toute la nuit. La leçon est rude : nous étions restés dans l’idée, qui naît au siècle des Lumières, que l’opinion c’est la démocratie. Or nous constatons aujourd’hui que cette équivalence peut être remise en question. Nous assistons, dans nos démocraties d’opinions, à ce phénomène étrange selon lequel la démocratie peut se retourner contre l’opinion et l’opinion peut se retourner contre la démocratie.

• Que la démocratie puisse se retourner contre l’opinion, c’est ce qu’induit la logique de l’égalité étendue désormais aux opinions. Si les opinions sont égales, n’est-ce pas reconnaître aussi que toutes se valent et qu’aucune hiérarchie entre elles ne saurait être instaurées à partir de critères comme le vrai, l’élaboré, l’argumenté, le légitime. Au final, la profusion des opinions privées toutes « légitimes » finit par rendre caduque une opinion publique.

• Que l’opinion puisse se retourner contre la démocratie, c’est ce qu’implique la logique de la liberté qui vient à subvertir l’idée même de pouvoir (cratos), fût-ce celui du peuple (demos). A force de se poser en « contre-pouvoir », les médias ont tendance à devenir une forme d’« anti-pouvoir » (Gauchet), interdisant toute espèce de décision politique, que ce soit au nom d’une culture de la dénonciation, ou par l’effet d’amplification des contestations partisanes.

Ne minimisons pas la gravité du diagnostic. La totalité de l’édifice de nos institutions se fonde sur l’idée que l’avènement d’une démocratie véritable et apaisée passe par l’« éclairage » de l’opinion. C’est ce qui a justifié le projet d’une éducation des citoyens, la constitution d’un espace public indépendant aussi bien à l’égard des intérêts de la société civile que des injonctions de l’Etat, la mise en place de procédures délibératives susceptibles de renforcer l’autorité des élus. Or, manifestement, il y a des ratés dans ce processus et des défauts dans le dispositif. Il faut tenter de les comprendre, et, pour ce faire, revenir à la signification de l’idéal des Lumières : « éclairer l’opinion » !

« Eclairer l’opinion » : retour aux sources d’un idéal

Redonnons les couleurs de l’exotisme à ce qui nous paraît aujourd’hui une pâle évidence. Pourquoi et comment s’est construit l’idéal d’une opinion éclairée ?

1) Finitude. - L’appellation « Lumières » recouvre une diversité intellectuelle et géographique considérable : l’Aufklärung allemande et l’Enlightenment anglais se distinguent nettement des Lumières françaises ; et même, en leur sein, entre Voltaire, Diderot et Rousseau les différences voire les conflits l’emporteraient de beaucoup sur les ressemblances. Mais, en dépit de cette disparité, ce qui relie tous ces mouvements et tous ces penseurs, c’est un front unique : la critique du dogme du péché originel. C’est le front contre cette idée chrétienne d’un homme qui doit s’humilier, se faire tout petit pour accéder à Dieu et au salut, qui unit le mouvement éclairé. Il s’agit bien d’un bouleversement métaphysique : alors que la pensée théologique part de l’absolu pour penser l’humain comme manque ou défaut par rapport à cet absolu premier, les penseurs des Lumières posent la finitude humaine (l’ignorance, le mal, la mort) comme point de départ et le divin ou l’absolu devient un horizon, voire une idée de la raison humaine. La question fondamentale n’est plus « qu’est-ce que Dieu ? », mais « qu’est-ce que l’homme ? ».

2) Opinion. - La conséquence de ce changement métaphysique est claire : il implique une crise des fondements. Qu’est-ce qui peut garantir le vrai, le bien, le beau si nul absolu n’est plus là pour les fonder ? Les croyances s’estompent ; les savoirs se fragilisent : en fin de compte, il ne reste plus que des opinions. Or, qu’est-ce qu’une opinion ? « C’est une croyance, dit Kant, qui a conscience d’être insuffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement » (Logique, introduction, IX). Par rapport à la croyance (qui est suffisante subjectivement, mais insuffisante objectivement) et au savoir (qui est suffisant subjectivement et objectivement, puisqu’on est en quelque sorte « forcé » d’y croire), l’opinion désigne une vaste étendue de jugements qui sont douteux. Mais cet inconvénient est aussi un atout : après tout, on ne discute guère des croyances ni des savoirs : ils sont en un sens indiscutables et s’imposent à nous : croire ou non en dieu ; savoir que 1+1= 2, voilà qui ne se discute pas. On se passionnera, en revanche, pour les débats d’opinions, que ce soit en politique, en éducation, en art, précisément parce qu’il est difficile d’y démêler le vrai du faux, parce que rien ici n’en impose.

3) Critique. - D’où une troisième idée, corrélative de ce changement : la critique. Dès lors qu’il n’y a plus, comme fondement, que l’homme et ses opinions, la critique est indispensable. Il ne faut pas entendre par là une démolition, mais, suivant le sens étymologique (krinein : distinguer), une entreprise de repérage des frontières et des champs de compétence. Tocqueville dans un abrégé saisissant de La démocratie en Amérique raconte la naissance du geste critique en Occident. Tout commence, écrit-il, avec Luther qui, malgré sa haine des philosophes et de la raison, introduit le démon de la critique dans la bastille de l’autorité ecclésiale. Les dogmes religieux, affirme-t-il, ne sont rien d’autre que des opinions, contestables comme telles. Vient ensuite Descartes, qui élargit le geste critique à la science. Et c’est finalement avec la philosophie des Lumières que la critique trouve son extension maximale : plus aucun domaine (moral ou politique) n’échappe désormais à l’examen suspicieux de la raison humaine.

4) Majorité. - Mais - quatrième idée - cette critique n’est pas encore sans limite, parce que, dans la philosophie des Lumières, elle est encore soumise à un objectif qui la dépasse, - quasi absolu - celui de l’amélioration de l’humanité. Ce qui signifie deux choses : travailler à la liberté et au bonheur de l’humanité. Il faut pour cela émanciper les esprits des préjugés qui les oppriment et contribuer à ce que l’homme se rende maître de son destin, non seulement contre les dominations iniques, mais aussi contre les aléas de la nature. Tel est le projet des Lumières que Kant, en 1784, formule dans un texte resté célèbre : « Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ».

5) Education et espace public. - Pour parvenir à cette majorité deux voies se présentent : la première est celle de l’éducation individuelle, tâche difficile sans doute, mais envisageable pourvu que le maître soit bon. L’accès collectif à la majorité est, quant à lui, beaucoup plus délicat, puisqu’il ne saurait y avoir là ni maître ni tuteur, sauf à nier la liberté visée et faire retomber les peuples dans les lisières de l’enfance. Comme l’écrivait encore Kant : « J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi les hommes sensés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la liberté. Les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté » (La religion dans les limites de la simple raison, trad. Vrin, 1968, p. 245). L’éducation collective ne peut donc être qu’une « auto-éducation » de la communauté par elle-même. C’est ici qu’intervient l’idée d’espace public.

L’espace public désigne un tiers espace entre, d’une part, la sphère privée, c’est-à-dire tout qui relève de la maison (oikia en grec qui donne « économique ») et, d’autre part, la sphère publique, c’est-à-dire tout ce qui touche à la cité (polis en grec qui donne « politique »). Entre la société civile (ensemble des espaces privés) et l’Etat (instance du gouvernement collectif), il existe un lieu où les individus ont le droit de se réunir, de s’associer et d’exprimer librement leurs opinions. Historiquement, l’émergence de cet espace correspond à toute une séries de phénomènes au cours des XVIIe et XVIIIe siècles : depuis les salons ou les clubs, aux premiers journaux, en passant par la République des lettres, le débat d’idées, les académies de province. Autant de manifestations qui témoignent du progrès d’une idée simple : il n’y pas de liberté de penser sans liberté de communiquer ses pensées. « Penserions-nous beaucoup, écrit encore Kant (Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? 1786), et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » L’espace public est donc le lieu où une communauté s’« auto-éduque ».

A contempler l’ensemble du dispositif des Lumières, on ne peut qu’admirer sa puissance, sa cohérence et sa grandeur. Mais cette admiration du passé est à la hauteur de la déception du présent, car il faut bien reconnaître qu’un tel programme ne s’est que très imparfaitement réalisé. Aurions-nous trahi l’esprit des Lumières ?

Avant de convoquer la Haute cour de justice, il faut écouter une voix divergente : celle de Jean-Jacques Rousseau. Il fut celui qui, de l’intérieur des Lumières et sans quitter leur limites, critiqua leurs perspectives. Il fut celui qui ajouta cette sixième idée au dispositif : la critique est essentiellement une autocritique.

Rousseau contre l’espace public

Jean-Jacques Rousseau est l’inventeur de l’expression « opinion publique » - elle apparaît pour la première fois dans le Contrat social (1750) -, mais il est aussi celui qui est le plus critique à l’égard de l’espace public, avec des intonations et des arguments qui anticipent génialement sur la dénonciation contemporaine de la médiatisation. Ce n’est pas que Rousseau mette en question l’idée mère des Lumières : pour lui aussi, la liberté et la raison humaines sont fondamentales et primordiales ; mais, constate-t-il, elles sont loin de garantir le bonheur à l’humanité. L’équation fondamentale des Lumières : Raison = Liberté = Bonheur, se trouve chez lui, pour la première fois, mise en doute, car l’homme, dit-il, fait la plupart du temps un si mauvais usage de sa liberté et de sa raison qu’il se condamne lui-même au malheur et au désespoir. L’espace public (comme en général la société) est le lieu de cette perversion. C’est un endroit sans raison, sans morale et, au final, sans liberté. Sans raison, parce que le bon sens y est soumis aux modes et aux passions éphémères ; sans morale, puisque, contraint aux rapports de force, chacun est obligé aux faux-semblants et à la mauvaise foi ; sans liberté, enfin, pour autant que son fonctionnement, au lieu d’éclairer l’opinion, la pervertit et l’opprime. D’où la méfiance de Rousseau à l’égard de la représentation politique et de ce qu’on appellerait aujourd’hui les instances de la démocratie délibérative. La délibération, dit Rousseau, trahit la volonté générale (Contrat Social, II, 3) d’un peuple, qui ne trouverait à s’exprimer que dans la communication immédiate et directe d’une place publique. Ce pourquoi Rousseau investit fortement le domaine de l’éducation. Loin des hypocrisies de la société, on peut tenter de réconcilier la liberté et le bonheur dans le cœur de l’individu. L’Emile raconte cette tentative pour trouver le « frêle bonheur ».

De l’espace public à la société médiatique

On trouve chez Rousseau les germes de toutes les grandes critiques de la société de communication, soit l’idée que ce tiers espace entre la société civile et l’Etat est voué à disparaître selon deux modalités symétriques :

• Soit l’espace public se réduit à la sphère privée (à l’économique) : c’est la marchandisation, c’est-à-dire que sa seule vocation est de produire de l’émotion, du divertissement ou des « neurones disponibles pour la consommation »

• Soit l’espace public se réduit à la sphère publique (au politique) : c’est la propagande, c’est-à-dire la manipulation par un Etat oppresseur des volontés particulières du citoyen.

Dans un cas, c’est du vidage de cerveau ; dans l’autre, du bourrage de crâne. A vrai dire, ces dérives ne sont que les deux facettes d’un même processus que Heidegger appelait « la technique » et que l’on pourrait nommer aujourd’hui « hyperconsommation » (Gilles Lipovetsky). Jadis, le projet d’éclairer l’opinion était encore soumis à des finalités supérieures visant à produire une humanité plus libre et plus heureuse. De nos jours, la médiatisation devient une technique sans but : les médias informent pour informer, les opinions opinent pour opiner, les communicants communiquent pour communiquer, ... les fins ont disparu, au profit de la seule considération des moyens dans un mécanisme fou qui échappe à toute maîtrise. Signe de cette dérive : le journalisme dit « d’investigation » qui recherche le scoop pour le scoop, qui exige la transparence pour la transparence, qui joue la dénonciation pour la dénonciation ; peu importe que les sujets concernent l’avenir du monde ou la vie sexuelle d’une célébrité. La profusion offerte par les « nouvelles technologies » n’est qu’une amplification produite par la spirale sans fin du processus lui-même.

Perspectives ?

Si cette description est juste, doit-on conclure à une inévitable exténuation de l’esprit public dans la consommation ou dans la propagande ? Face à ce défi quatre types de réponse peuvent être apportés.

1) La première consisterait en un pur et simple retour aux Lumières, dont il faudrait aujourd’hui plus que jamais défendre et illustrer l’idéal. Mais, hormis qu’un tel retour semble peu plausible, cette première piste méconnaît le fait que l’attente d’un avenir meilleur de l’humanité a pris de nos jours du plomb dans l’aile. Dans nos sociétés du risque, c’est bien plutôt la crainte d’un futur sombre que l’espoir d’un avenir radieux qui anime les débats publics. Ce changement de perspective, assez conforme d’ailleurs aux Lumières autocritiques de Rousseau, déconsidère toute perspective d’un salut réactionnaire.

2) Une seconde attitude consisterait à résister - éventuellement sans espoir - , pour contrecarrer, retarder et dénoncer les dérives de la société médiatique de consommation. La difficulté est que cette attitude de résistance est souvent tentée de prendre la forme du processus qu’elle entend dénoncer : il s’agit de faire des « coups médiatiques », de jouer sur le spectaculaire, comme les anti-pubs, qui convoquent les médias à leurs actions d’éclats ou les intellectuels médiatiques spécialisés ès anti-médias. Et quand la résistance se garde de cette tentation en défendant une « télé de qualité », ou un « journalisme de haut niveau », elle court constamment le risque de rester aussi discrète que marginale. A côté de ces deux postures aussi dignes qu’inefficaces, on peut tenter d’évaluer les chances d’un infléchissement des dérives de la médiatisation tant du point de vue de l’Etat que de celui de la société civile.

3) Du point de vue de l’Etat, la piste la plus fréquemment évoquée est celle de la transformation de la démocratie représentative en démocratie délibérative. De quoi s’agit-il ? Le principe de la représentation démocratique présuppose que « la volonté générale » du peuple préexiste à sa représentation. Belle idée, mais qui risque de se détériorer avec la concurrence des sondages. Ils tendent à faire oublier que l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers et que l’Assemblée ou le gouvernement n’ont pas seulement pour fonction de refléter le pays (d’où les débats sur la parité, la représentation des minorités visibles, des handicapés, ...). Face à cette dérive de la république des sondages, certains philosophes (comme J. Habermas ou J. Rawls) ont rappelé que la volonté générale n’est pas une donnée a priori mais un horizon à atteindre et surtout à construire. Selon cette perspective, l’opinion publique n’existe pas en soi, mais elle doit se forger par un débat continuel, organisé par les institutions. Loin de toute propagande, l’Etat doit se charger, avant toute décision, d’animer le débat public d’une manière aussi neutre que possible en organisant la participation des citoyens ou des groupes concernés. Cette piste est intéressante, mais repose sur deux paris risqués : d’une part, la neutralité de l’Etat, qu’on peut toujours mettre en doute ; d’autre part, la bonne volonté et la bonne foi des interlocuteurs, qu’on peut toujours espérer. Par ailleurs, il existe des situations où la délibération, aussi bien menée soit-elle, ne suffit pas ; ce que nous rappelle le célèbre adage : « la dictature c’est ferme ta gueule ; la démocratie c’est cause toujours ». Pas de panacée en la matière, donc, même si cette voie suppose quelques infléchissements de la pratique démocratique.

4) Du côté de la société civile, pour éviter les dérives de la médiatisation, il s’agirait d’identifier ce qui vient limiter l’« hyperconsommation ». Celle-ci semble s’être étendue à tous les domaines, avoir conquis la vie politique, la vie des idées, mais elle laisse tout de même indemne un domaine : celui de ce qu’on peut appeler l’« affection privée ». Il y a certes une industrie de la St Valentin, des campagnes massives pour les fêtes des mères, pères, grands-mères, grands-pères, le succès des clubs de rencontre,..., autant d’usages commerciaux du lien sentimental ou de son déficit. Mais cela ne signifie nullement que la relation amoureuse ou l’affection familiale se réduisent à cette dimension consommatrice. Au contraire, il y a là un champ qui revendique plus que jamais dans l’histoire le « pur désintéressement ». Qu’il y ait un marché de l’éducation ou de la santé n’est pas niable, mais le moteur de ce marché si juteux est bien une finalité qui le dépasse : le souci que chacun a de ses proches. On peut trouver dans ce souci une sorte de limite à la dégradation de l’espace public : elle n’est jamais plus dénoncée que lorsqu’il s’agit de nos enfants. Pour eux nous exigeons la télé-pédagogique ou l’exception culturelle qui nous ennuie et nous endort. Ce simple constat permet de pondérer le pessimisme devenu doxa : sans doute la profusion d’informations, les impératifs économiques des entreprises médiatiques et le relativisme ambiant sont-ils des motifs de notre profonde insatisfaction à l’égard de l’espace public, mais cette critique des médias est devenue l’opinion la plus communément partagée. N’est-ce pas reconnaître par là même que cette opinion publique, devenue férocement autocritique, a fait un pas de plus sur la voie des Lumières ?

—  Kant, « Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784) in Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, t. II. Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation, Gallimard, 2006 Marcel Gauchet, « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir » in Le Débat, 138, janv.-février 2006.


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