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Cours n°2 - Genèse de la question

par Daniel Andler (13/11/2009)

- II - Genèse de la question - La politique avant la philosophie

« Qui doit gouverner la cité ? ». Quand cette question a-t-elle été posée pour la première fois ? Voilà ce à quoi on ne pourra jamais répondre. Certes, parce que politique vient de polis, la tentation est grande de l’associer d’emblée à la Grèce, à la cité et à la philosophie. D’autant qu’Aristote fut le premier à utiliser l’expression de « philosophie politique » à propos précisément de la question des critères d’un partage juste du pouvoir (au livre III de ses Politiques 12, 1282 b 23). Mais ce serait aller un peu vite en besogne que de décréter que les Grecs furent les inventeurs de la question. Ils furent sans doute ceux qui la formulèrent d’une manière particulièrement profonde et qui, sans doute, nous reste familière ; on aurait tort pourtant de croire qu’ils furent les premiers à la poser. Pour s’en convaincre et explorer cette genèse autant qu’il est possible de le faire, il faut plutôt procéder à une sorte d’expérience de pensée en remontant à l’époque hypothétique où, avant la philosophie, avant la cité et même avant l’Etat, la politique n’était pas encore une question, mais d’abord et avant tout une réponse.

L’interprétation de Marcel Gauchet (Le désenchantement du monde, Gallimard ).

Pour comprendre cette « politique » d’avant la philosophie politique, Marcel Gauchet part d’une opposition entre deux types extrêmes de sociétés, afin d’interroger le passage de l’une à l’autre : comment comprendre que de l’univers religieux des anciens ait pu naître l’univers laïque et démocratique ? Tout semble en effet opposer les sociétés traditionnelles et les sociétés modernes : nous nous pensons individuellement et collectivement autonomes, maîtres et possesseurs de nos règles de vie et de nos lois, alors qu’elles s’affirmaient « hétéronomes », rejetant dans le passé ou le sacré la source ultime de toutes normes ; nous apprécions plus que tout le progrès et l’innovation, alors qu’elles les regardaient comme les péchés par excellence, leur préférant la pérennité de la coutume ; nous faisons spontanément de l’individu la valeur cardinale de nos sociétés, alors qu’elles n’accordaient d’existence à l’être humain que comme membre d’une collectivité qui l’englobe et la dépasse à tous égards. Autonomie, progrès, individualisme contre hétéronomie, tradition, holisme : l’opposition est totale. Et la tentation est grande de lire l’histoire humaine comme un lent éveil hors des brumes de l’obscurantisme vers la lumière des vraies valeurs. Mais, même si c’était vrai, comment une chose produirait-elle son contraire ?

Des sociétés contre l’Etat

Pour résoudre cette énigme, Gauchet est parti de l’indispensable critique de l’ethnocentrisme, développée par son maître, Pierre Clastres. Après Lévi-Strauss et quelques autres, Clastres est convaincu que les sociétés « primitives » ne représentent pas un stade infantile et inférieur de l’humanité, mais des organisations sociales dont la complexité n’a rien à envier aux nôtres. C’est ainsi que l’absence d’« Etat » dans les tribus amérindiennes, qui avait été interprétée comme le signe infaillible de leur sous-développement infantile, fait l’objet d’une interprétation tout à fait originale. Loin d’être un défaut culturel ou organisationnel, l’absence de l’Etat est plutôt l’expression d’une « décision sociale » visant à empêcher toute prise de pouvoir par l’un de ses membres. Les chefs indiens ont cette caractéristique étrange à nos yeux qu’ils ne commandent pas. S’ils sont remplis de prestige, ils sont à peu près dénués de pouvoir. Leur rôle se borne à l’arbitrage, à la négociation, au rappel de la Tradition et de la voix sacrée des grands ancêtres. Leur autorité se trouve strictement limitée et sans cesse neutralisée lorsqu’elle est tentée de se transformer en pouvoir coercitif durable. Certes, en temps de guerre, la conduite des opérations exige des ordres et des commandements, mais dès que la paix revient, le pouvoir se referme et son extension se trouve à nouveau bloquée. Aucune analyse n’est plus parlante que le récit fait par Pierre Clastres lui-même de sa découverte du rôle et de la fonction de la cheffrie lors de son séjour chez les indiens Guayaki :

« Je tenais là, tout simplement, la nature essentielle du pouvoir politique chez les Indiens, la relation réelle entre la tribu et son chef. En tant que leader des Aché, Jyvukugi devait parler, c’était cela qu’ils attendaient de lui et c’est à cette attente qu’il répondait en allant, de tapy en tapy, « informer » les gens. Pour la première fois, je pouvais observer directement, car elle fonctionnait, transparente, sous mes yeux, l’institution politique des Indiens. Un chef n’est point pour eux un homme qui domine les autres, un homme qui donne des ordres et à qui l’on obéit ; aucun Indien n’accepterait cela, et la plupart des tribus sud-américaines ont préféré choisir la mort et la disparition plutôt que de supporter l’oppression des Blancs. Les Guayaki, voués à la même philosophie politique « sauvage », séparaient radicalement le pouvoir et le violence : pour prouver qu’il était digne d’être chef, Jyvukugi devait démontrer qu’à la différence du Paraguayen [chef de la “réserve”], il n’exerçait pas son autorité moyennant la coercition, mais qu’au contraire il la déployait dans ce qui est le plus opposé à la violence, dans l’élément du discours, dans la parole. » (Pierre Clastres, Chronique des indiens Guayaki, Paris « Terres humaines », p. 84)

Les sociétés sauvages ne sont donc pas des sociétés apolitiques, c’est-à-dire sans Etat, et - sous-entendu - infantiles, sous-développées ou naturelles, ..., mais des sociétés politiques contre l’Etat. Ce qui interdit de confondre la politique ni avec la puissance (Macht, c’est-à-dire la capacité physique de se faire obéir) ni même, quoiqu’en dise Weber, avec la domination (Herrschaft, c’est-à-dire la capacité idéologique de se faire obéir). Cela permet du même coup d’élargir le spectre de la politique afin d’en mieux saisir l’essence. Si la politique ne se réduit pas à la domination, il faut lui conserver son sens très large d’ « organisation du collectif » . Comment une telle organisation peut-elle tenir sans le régime de la domination ?

Ph. Descola, Les lances du crépuscules, p. 380 :

- Le chef de guerre : « L’ascendant qu’exerce le juunt pendant la guerre ne se convertit pourtant jamais en une domination véritable sur les membres de son entourage. S’il montre des signes évidents de ne viser qu’à sa propre gloire, en s’engageant sans raisons valables dans des affrontements renouvelés contre des ennemis toujours différents, ses partisans finiront par le déserter un à un. [...] Ce n’est pas en semant la terreur que le grand homme emporte une adhésion durable, mais par la persuasion et en donnant l’exemple. Il lui faut impressionner par son courage et sa force d’âme, surtout il doit jouer habilement de la parenté en assumant vis-à-vis des siens la figure d’un père ou d’un grand frère dont il dérive une autorité déjà familière à tous. [...] Le grand homme ne saurait exister hors du contexte codifié de la parenté et de cette aspiration à une fusion consanguine dont il exprime pour un moment la quintessence. [...] Loin d’avoir un statut à part - le terme « chef » est intraduisible en jivaro -, il a simplement atteint la pleine réalisation de l’idéal de virilité auquel la plupart des hommes aspirent. Célèbre et respecté pour sa bravoure, maître de sa destinée, régnant sur de nombreuses femmes, de vastes jardins et des gendres qui lui sont obligés, habile à nouer des alliances et à faire ainsi porter son influence au-delà des limites de sa famille, il est l’image d’une réussite accessible à tous plutôt qu’une menace insidieuse pour la liberté » (-p. 322).
- Le chamane : « Astreints à une existence ascétique, condamnés à redistribuer leurs biens pour se procurer considération et sécurité, obligés à des dépenses constantes pour rénover les outils de leur offices [en l’occurrence des fléchettes invisibles et magiques qui constituent pour les Jivaros la cause et le remède de tous les maux], exposés sans relâche à la menace d’une exécution sommaire [à cause d’une maladie non guérie ou d’une suspicion d’ensorcellement], en concurrence permanente [avec les autres chamanes], voire en guerre ouverte les uns contre les autres, les chamanes paient fort cher le privilège d’être reconnus comme les arbitres des infortunes d’autrui. Si ces contraints n’ont toujours pas tari les vocations, elles ont du moins empêché que les uwishin [nom jivaro des chamanes] ne tirent parti de leur fonction pour acquérir un pouvoir politique et économique qui les aurait élevés au-dessus des autres hommes. Arrêtés sur la route du despotisme par l’extrême contrôle social qu’une société anarchique délègue à tous sur chacun, les chamanes achuar [nom jivaro] ne sont pas non plus des charlatans qu’une secrète insatisfaction aurait poussés à exploiter la crédulité des profanes [ voir la suite] ».

La religion pure

L’œuvre de Marcel Gauchet apporte une réponse aussi claire qu’élégante à cette question : c’est grâce à la religion. La religion primitive est tellement puissante qu’elle permet de faire l’économie de la domination de l’homme par l’homme. Cette « religion pure » ou religion la plus religieuse, désigne, selon Gauchet, ce dispositif selon lequel l’humanité « choisit » de se déposséder de sa puissance au profit d’une loi antérieure, selon lequel elle « décide » de rejeter dans le passé mythique le sens et la valeur de sa propre existence. Il y eut jadis un grand partage des choses assurant la cohabitation de tous les êtres vivants et morts, de toutes les forces visibles et invisibles, de toutes les lois connues et inconnues : il convient de respecter scrupuleusement et sans invention gratuite ce sage partage. Cette religion pure originelle ne désigne pas d’abord la quête d’un improbable salut ou quelque « opium du peuple », elle est essentiellement le régime de l’hétéronomie, c’est-à-dire le fait d’obéir à des lois qu’on suppose venues d’ailleurs et surtout d’avant et qui s’imposent avec une évidence totale dans un monde plein et entier. On trouve dans le dialogue de Platon Le Politique, une illustration mythique de cette vision intégralement religieuse de la politique. Jadis, écrit Platon, « c’est Dieu lui-même qui veillait sur [les hommes] et les faisait paître, de même qu’aujourd’hui les hommes, race différente et plus divine, paissent d’autres races inférieures à eux. Sous sa gouverne, il n’y avait ni Etats ni possession de femmes et d’enfants ; car c’est du sein de la terre que touts remontaient à la vie, sans garder aucun souvenir de leur passé. Ils ne connaissaient donc aucune de ces institutions ; en revanche, ils avaient à profusion des fruits que leur donnaient les arbres et beaucoup d’autres plantes, fruits qui poussaient sans culture et que la terre produisait d’elle-même. Ils vivaient la plupart du temps en plein air sans habit et sans lit ; car les saisons étaient si bien tempérées qu’ils n’en souffraient aucune incommodité et ils trouvaient des lits moelleux dans l’épais gazon qui sortait de la terre. Telle était, Socrate, la vie des hommes sous Cronos » (Politique, 271 d-271 c verif).

Il y a un petit air d’Eden dans cette description d’un âge où la domination de l’Etat était inutile parce qu’un Dieu régnait. Mais si l’on est peu sensible au mythe de l’âge d’or, on pourra contrebalancer cette vision avec les récits plus circonstanciés des ethnologues. Ainsi, dans son magnifique livre, Les lances du crépuscule, l’ethnologue Philippe Descola reconnaît, qu’après trois ans passés chez eux, les Jivaros commençaient sérieusement à lui prendre la tête !

Naissance de l’Etat

On peut penser que l’humanité a fait le « choix » de vivre ainsi pendant la plus grande partie de son histoire, ou, plus exactement, de sa préhistoire. Car l’Histoire, au sens strict, commence lorsque les premières fissures apparaissent dans ce monde plein de sens. Les raisons de ce craquellement sont vouées à demeurer mystérieuses, mais le fait est que ces fissures vont peu à peu devenir des béances. D’un côté, la naissance des dieux, puis d’un dieu unique, qui succèdent à la religion magique des « sauvages », sépare de manière de plus en plus radicale le monde sacré du monde profane ; de l’autre, l’invention de l’Etat, qui remplace « l’apolitisme » primitif, divise profondément la société en castes hiérarchisées. Ces césures - ici-bas/au-delà, inférieur/supérieur - ouvrent des espaces, encore étroits mais réels, permettant à l’homme de s’approprier le monde et son destin ... pour le meilleur, mais aussi pour le pire. C’est dans cet espace, que l’autonomie trouve là sa racine et sa condition de possibilité. C’est là aussi que s’insère la division sociale qui fonde les premières organisations étatiques selon la triade repérée par Georges Dumézil pour les peuples indo-européens. Au sommet, parce que proches du sacré, viennent les oratorens (ceux qui prient) ; arrivent ensuite ceux qui combattent (les bellatorens) ; enfin, au bas de l’échelle, on trouve ceux qui travaillent (les laboratorens). Au régime de l’égalité, de l’anarchie et de la vendetta se substitue celui de la hiérarchie, la domination et la guerre de conquête. Telles sont les cartes d’une nouvelle donne politique qui exige désormais un puissant discours de justification : puisque domination il y a, qui est légitime pour l’exercer ?

• Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985. [résumé]

Ce qui caractérise profondément les sociétés sauvages, c’est le régime d’une totale hétéronomie (religion pure), totale dépossession. L’émergence de l’Etat représente l’entrée dans l’histoire, en ce sens qu’elle participe d’un premier mouvement de limitation de cette dépossession. Avec l’Etat apparaît le projet d’une maîtrise conquérante du monde. Apparition de l’idée que, dans l’ici-bas, quelques-uns choisis par les dieux, peuvent et doivent modifier le réel. L’ère de la transformation succède donc à l’ère de l’absolue conservation.

a) Transformation de la vie religieuse : • Institutionnalisation de la vie religieuse qui n’avait pas lieu d’être : naissance du sacré, du culte comme sacrifice, du prêtre (en lieu et place du shaman). • Représentation du surnaturel : naissance des dieux et recomposition du surnaturel sous la triple dimension de la verticalité, de l’anthropomorphisation, de la présentification. • Mise en ordre de la pensée mythique qui en modifie la perspective et l’énconomie (mais sans la remettre en cause comme telle) : par exemple, par l’organisation d’un panthéon (la loi des mythes demeure, mais ils sont unifiés en un système) ; autre exemple, par l’organisation du temps fondateur (mise en ordre des mythes en des théogonies, anthropogonies et cosmogonies : une histoire sacrée structurée à partir d’un passé fondateur) ; autre exemple, par la reformulation du langage de la parenté dans les espèces du lignage (un ancêtre commun). b) Transformation de la vie politique : - Passage de l’égalité sauvage à la hiérarchie : le divin (devenu absent) désormais doit se représenter et se distribuer. La tripartition chère à Georges Dumézil : prêtre, guerriers, producteurs (oratorens, bellatores, laboratorens). - Passage du régime politique de la persuasion au régime de la domination (pouvoir de coercition) : Le représentant du divin est interprète, mais interprète actif. Ce qui engage deux déplacements : de l’autorité du passé à l’autorité présente du sacré ; personnalisation du pouvoir, puisque le représentant du divin est une certaine personne. On commence à se rappeler le nom des grands rois. - Passage de la guerre à la conquête : La guerre existait évidemment chez les sauvages, mais elle est guerre d’identité : elle suppose l’expulsion, voire la destruction, mais jamais l’absorption. Avec l’Etat, la dimension et l’horizon de l’universel font irruption dans l’univers humain : l’idée d’une conquête, et pas seulement de territoire, mais d’une agglomération des peuples devient pensable. C’est la logique de l’empire. « C’est en effet qu’avec l’apparition de l’Etat, l’Autre religieux rentre dans la sphère humaine. Tout en conservant, naturellement, son extériorité vis-à-vis d’elle, il y pénètre et s’y matérialise. La coupure religieuse passait auparavant, en somme, entre les hommes et leurs origines, de manière à prévenir le surgissement d’une division entre eux. Avec l’émergence d’un appareil de domination, elle se met à passer entre les hommes eux-mêmes, au milieu d’eux, à les séparer les uns des autres. Dominants et dominés, ceux qui sont du côté des dieux et ceux qui ne le sont pas. » (Dés. Du monde, p. 30).

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Baechler, Jean, Esquisse d’une histoire universelle, Fayard, 2002 ; Les démocraties, Calmann-Lévy, 1985 ; Le pouvoir pur, Calmann-Lévy, 1978. Clastres, Pierre, La société contre l’Etat, Minuit, 1974 ; Chronique des indiens Guayaki, Terres Humaines, 1988. Gauchet, Marcel, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985 ; La condition historique, Stock, 2003. Descola, Philippe, Les Lances du Crépuscules, Terres humaines, 2006.


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