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Cours n°1- Introduction : la question directrice de la philo po

par Daniel Andler (13/11/2009)

-I-Qui doit gouverner ? Question directrice de la philosophie politique

Raymond Aron, Mémoires ; Max Weber, Le savant et le politique

I- Les deux figures du philosophe politique :

• Platon : le philosophe-roi (savant ou moraliste) : celui qui sait ce qui est vrai et ce qui est bien.

• Machiavel : le conseiller du prince

Ces deux bornes extrêmes du spectre de la philosophie politique, qui sont aussi ses tentations perpétuelles, ont un seul inconvénient : elles manquent la politique. L’une, parce qu’elle espère abolir le tragique de la vie humaine en effaçant toute espèce de conflictualité : c’est l’utopie d’un monde trop parfait pour être encore humain. L’autre, parce qu’elle prétend ignorer l’aspiration des hommes à un bien commun ou, pourrait-on dire, à un « mieux commun » : c’est le mensonge intenable du « pragmatique » qui affirme n’avoir que le succès comme principe. La tâche de la philosophie politique se situe à égale distance de ces deux tentations utopique et pragmatique. Il s’agit pour elle, non d’opposer, mais de confronter le réel et l’idéal afin d’en déduire, autant que faire se peut, le possible. → La philosophie politique n’est pas seulement l’art de poser des questions, elle est aussi celui d’y répondre parfois. Sa question directrice : qui doit gouverner.

II- La question du gouvernement • Etymologie • Suppose un Etat : il y a une politique avant l’Etat et avant la philosophie. • La première occurrence : Aristote → C’est selon toute vraisemblance sous la plume d’Aristote que l’on trouve la première occurrence de l’expression « philosophie politique ». Dans le livre III de ses Politiques, Aristote indique qu’il ne saurait y avoir de bien, dans le registre politique, que sous la forme du juste et notamment - puisque le juste consiste dans un partage de parts égales à des personnes égales - sous la forme d’une juste répartition du pouvoir. La question du meilleur régime pose donc celles de l’égalité et de l’inégalité dans l’accès et dans l’exercice du pouvoir : ainsi ne faut-il pas, insiste Aristote, « laisser dans l’ombre sur quoi porte l’égalité et sur quoi l’inégalité, car il y a là une difficulté et matière à philosophie politique » . Ce fut donc à propos du problème de l’attribution du pouvoir qu’émergea, après la fondation platonicienne de la discipline, son intitulé propre. III- Inventaire des grandes réponses 1) Contexte de crise de la Cité grecque (Ve siècle) : Qui doit gouverner la cité ? Examen de la typologie des régimes : monarchie, aristocratie, démocratie. Interrogation sur la nature du meilleur régime. → Cette question est réglée durablement par les Romains, sous une forme que les Grecs avaient anticipée : La théorie du régime mixte.

2) Contexte de la chute de l’Empire romain (476). La synthèse romaine était affaiblie par l’apparition d’un autre prétendant au gouvernement : l’Eglise. D’où une nouveau conflit de réponse : Dieu ou César ? → Cette question, qui fournit la trame de la philosophie politique médiévale et qu’il est convenu d’appeler avec Carl Schmitt, le problème théologico-politique (Théologie politique), débouche sur l’apparition d’une nouvelle solution : la monarchie absolue nationale.

3) Les conflits et la critique de l’absolutisme déstabilisent cette option et oriente la réflexion sur un nouveau fondement : le peuple, la nation. C’est l’âge des Révolutions. La critique de l’absolutisme discrédite la monarchie et valorise la nation.

4) Cette solution « démocratique » ouvre à son tour un champ infini de questions : qu’est-ce que le peuple ? (voir P. Rosanvallon, Le peuple introuvable, Gallimard). Une premier front se constitue autour d’une ambivalence : le peuple est-ce l’ensemble des individus pris séparément (la société civile) ou le peuple est-ce une volonté commune considérée comme un tout (l’Etat) ? Trois réponses sont possibles à partir de là : anarchisme, socialisme, libéralisme.

5) Le libéralisme sort victorieux de cette confrontation, mais il s’ouvre à son tour sur un abîme de problèmes. Qu’est-ce que la société civile ? Qu’est-ce que l’Etat ? Est-ce l’opinion qui doit gouverner ? Sont-ce les juges ? Que faire des intérêts économiques (lobbies) ? La démocratie représentative reflète-t-elle le peuple dans sa dualité ? Comment faire droit aux individus ?

A lire : Livres III à VI des Politiques, d’Aristote.

[Démocratie grecque et délibération aristotélicienne]

• L’isègoria, le droit égal de prendre la parole : Euripide, Les Suppliantes, vers 425-420 av. JC, v. 405-408 ; 438-445. « Notre ville n’est pas au pouvoir d’un seul homme. Athènes est libre. Le peuple y règne ; tour à tour, les citoyens, les magistrats annuels, administrent l’Etat. Nul privilège à la fortune : grâce aux lois écrites, le pauvre et le riche ont des droits égaux dans ce pays. Le faible peut répondre au puissant qui l’attaque, et, s’il a raison, l’emporter sur lui. Et la liberté, elle est dans ces paroles que l’on prononce à l’Assemblée : “Qui veut, qui peut donner un avis utile à sa patrie ?” Chacun peut alors briller ou se taire. Peut-on imaginer plus belle égalité. »

• La prudence (fronhvsi") : [Eth. Nic., VI, 5, 1140 a 24 - b 20] « Une façon dont nous pourrions appréhender la nature de la prudence, c’est de considérer quelles sont les personnes que nous appelons prudentes. De l’avis général, le propre d’un homme prudent c’est d’être capable de délibérer correctement sur ce qui est bon et avantageux pour lui-même, non pas sur un point partiel (comme par exemple quelles sortes de choses sont favorables à la santé ou à la vigueur du corps), mais d’une façon générale, quelles sortes de choses par exemple conduisent à la vie heureuse. [...] La prudence est nécessairement une disposition, accompagnée d’une règle exacte, capable d’agir, dans la sphère des biens humains. »

• Différence entre habilité (deinovth") et prudence (fronhvsi") : [Eth. Nic., VI, 13, 1144 a 24] « Il existe une certaine puissance appelée habileté, et celle-ci est telle qu’elle est capable de faire les choses tendant au but que nous nous proposons et de les atteindre. Si le but est noble, c’est une puissance digne d’éloges, mais s’il est pervers, elle n’est que rouerie, et c’est pourquoi nous appelons habiles les hommes prudents aussi bien que les roués. La prudence n’est pas la puissance dont nous parlons, mais elle n’existe pas sans cette puissance. Mais ladite disposition ne se réalise pas pour cet “œil de l’âme” sans l’aide de la vertu. [...] La conséquence évidente, c’est l’impossibilité d’être prudent sans être vertueux. »

• La délibération (bouvleusi") : [Eth. Nic., III, 5, 1112 b 1-19] « Dans le domaine des sciences, celles qui sont précises et pleinement constituées ne laissent pas place à la délibération [...]. Par contre, tout ce qui arrive par nous et dont le résultat n’est pas toujours le même, voilà qui fait l’objet de nos délibérations [...]. Nous délibérons non pas sur les fins elles-mêmes, mais sur les moyens d’atteindre les fins. Un médecin ne se demande pas s’il doit guérir son malade, ni un orateur s’il entraînera la persuasion, ni un politique s’il établira de bonnes lois, et dans les autres domaines on ne délibère jamais non plus sur la fin à atteindre. Mais, une fois qu’on a posé la fin, on examine comment et par quels moyens elle se réalisera ; et s’il apparaît qu’elle peut être produite par plusieurs moyens, on cherche lequel entraînera la réalisation la plus facile et la meilleure. Si au contraire la fin ne s’accomplit que par un seul moyen, on considère comment par ce moyen elle sera réalisée, et ce moyen à son tour par quel moyen il peut l’être lui-même, jusqu’à ce qu’on arrive à la cause immédiate, laquelle, dans l’ordre de la découverte, est dernière. »

• Le choix préférentiel (proaivresi") : [Eth. Nic., III, 5, 1113 a 11] « L’objet de la délibération et l’objet du choix sont identiques, sous cette réserve que lorsqu’une chose est choisie elle a déjà été déterminée, puisque c’est la chose jugée préférable à la suite de la délibération qui est choisie. En effet, chacun cesse de rechercher comment il agira quand il a ramené à lui-même le principe de son acte, et à la partie directrice de lui-même, car c’est cette partie qui choisit. [...] L’objet du choix étant, parmi les choses en notre pouvoir, un objet de désir sur lequel on a délibéré, le choix sera un désir délibératif des choses qui dépendent de nous ; car une fois que nous avons décidé à la suite d’une délibération, nous désirons alors conformément à notre délibération. »

• Le moment opportun (kairov") : [Eth. Nic., II, 5, 1106 b 16-23] « ... dans la crainte, l’audace, l’appétit, la colère, la pitié, et en général dans tout sentiment de plaisir et de peine, on rencontre du trop et du trop peu, lesquels ne sont bons ni l’un ni l’autre ; au contraire, ressentir ces émotions au moment opportun, dans les cas et à l’égard des personnes qui conviennent, pour les raisons et de la façon qu’il faut, c’est à la fois moyen et excellence, caractère qui appartient précisément à la vertu. »


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