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Document 6- La question de l’unité de l’humain

par Daniel Andler (17/03/2009)

Document 6 - La question de l’unité de l’humanité

Hypothèse : une philosophie humaniste me semble devoir répondre à 4 principaux défis. 1) Le défi d’identifier l’unité de l’humanité (que l’humanité forme un ensemble unique et homogène). 2) Le défi de parvenir à donner une définition immanente de l’humanité de l’homme (et non relative à une instance extérieure ou transcendante). 3) Le défi de conférer une place privilégiée et même prépondérante de l’homme dans le monde sans pour autant nier l’altérité de ce monde. 4) Le défi de donner sens à la finitude humaine (l’ignorance, la souffrance, le mal, la mort). Le premier défi ou la première idée mère de l’humanisme, que j’aborderai au cours de cette séance, semble aller de soi. Pour qu’il y ait humanisme, il faut qu’il y ait humanité. Or, force est de reconnaître que cette idée d’une identité de l’humanité, qui nous semble évidente, est le fruit d’une histoire, dont on peut tenter de dégager, à gros traits, les étapes principales à travers l’évolution de la perception de l’autre, celui qui est différent, que ce soit par le sexe, la culture, la richesse ou le statut social.

I- L’invention de l’humanité

1) Chez les Anciens : l’autre se trouve perçu comme le « tout autre », comme radicalement différent. A la limite, la différence est perçue comme l’indice d’une extériorité à l’humanité elle-même, humanité dont moi et mes proches incarneront l’essence la plus pure et la plus authentique. C’est ainsi par exemple que de nombreuses peuplades « primitives » se nommaient elles-mêmes « êtres humains », indiquant par là qu’elles incarnaient la pureté de l’humanité, à la différence de leurs voisins et adversaires. C’est ainsi, autre exemple, que les non-Grecs sont uniformément qualifiés de barbares, parce que leurs idiomes sonnaient comme une cacophonie aux oreilles grecques.

2) Par contraste avec cette conception, la modernité se caractériserait comme le processus lent à travers lequel l’autre homme se trouve perçu comme le même, comme un alter ego. Ce qui signifie deux choses : d’une part, que l’autre homme est mon égal, indépendamment des différences (secondaires dans cette perspective) ; d’autre part, qu’il existe des droits égaux pour tous les hommes, non en rapport à une appartenance particulière, mais en vertu de cette appartenance l’humanité elle-même, du fait qu’il est un homme. Le meilleur interprète de ce phénomène est sans conteste Tocqueville qui le décrit dans un passage admirable tiré de De la Démocratie en Amérique (2, 1, 3, folio, p. 28-29) : « Lorsque les conditions sont fort inégales, et que les inégalités sont permanentes, les individus deviennent peu à peu si dissemblables, qu’on dirait qu’il y a autant d’humanités distinctes qu’il y a de classes ; on ne découvre jamais à la fois que l’une d’elles, et, perdant de vue le lien général qui les rassemble toutes dans le vaste sein du genre humain, on n’envisage jamais que certains hommes et non pas l’homme. [...] L’homme qui habite les pays démocratique ne découvre au contraire, près de lui, que des êtres à peu près pareils ; il ne peut donc songer à une partie quelconque de l’espèce humaine, que sa pensée ne s’agrandisse et ne se dilate jusqu’à embrasser l’ensemble. Toutes les vérités qui sont applicables à lui-même lui paraissent s’appliquer également ou de la même manière à chacun de ses concitoyens et de ses semblables ».

On peut évoquer quelques jalons de ce processus : • Premiers éléments chez les sophistes et les Stoïciens • La Philosophie chrétienne • La découverte de l’Amérique (la controverse de Valladolid, août 1550). • La question de l’Untermensch au XVIIIe siècle (Voltaire, Linné, Buffon)

II- La négation de l’humanité : la question des racismes

Traits caractéristiques du racisme

1) Enfermer une personne ou un groupe dans une essence en lui ôtant toute faculté d’en sortir.

2) L’histoire est tout entière celle de la lutte des races, des cultures, des ethnies : il faut donc prôner la ségrégation, la discrimination, l’expulsion, voire l’extermination.

3) La hantise du métissage, la peur du mélange du sang, des races ou des cultures et qui se veulent gardien d’une identité invariable.

Typologie • Racisme impérialiste : identification d’une hiérarchisation entre des catégories culturelles ou ethniques. • Racisme différentialiste : affirmation d’une simple hétérogénéité radicale entre des catégories culturelles ou ethniques.

Racisme, xénophobie, racialisme :

• Dans le racisme, - il y a assignation de l’autre à une nature, enfermement dans une différence d’essence. - Il y a hiérarchisation de ces natures, et corrélativement volonté ou de se protéger contre l’autre (apartheid), ou de l’asservir (esclavage), ou de le détruire, en fonction du degré de nuisance supposé des mélanges (extermination).

• La xénophobie est un sentiment beaucoup plus courant qui ne prend pas cette forme élaborée : ni sous humanisation des immigrés, ni défense de la pureté de la race française. La détestation et la disqualification de l’autre va, dans la logique xénophobe, de pair avec le fait de le considérer comme un homme. En ce sens, ce sentiment reste dans le cadre de la démocratie (et ne remet pas en cause directement et immédiatement l’égalité de droit). • Distinction (faite par P.-A. Taguieff) entre racisme (qui est à la fois théorique et pratique) et racialisme (qui est purement théorique qui n’appelle aucun acte) : le racisme veut aboutir à une purification, une séparation, une exclusion réelles.


Décembre 1511, Troisième dimanche de l’Avent, en l’Eglise de la Trinité, sur l’île d’Hispaniola (Haïti). Le Père dominicain Antonio de Montesinos monte en chaire et au nom de l’ordre tout entier s’adresse au peuple des colons et conquistadores, sur le thème ego vox clamentis in deserto : « Cette voix...vous crie que vous êtes tous en état de péché mortel, que vous vivez et mourrez dans cet état, en raison de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve à l’égard de ces peuples innocents. Dites, de quel droit et en vertu de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une si cruelle et si horrible servitude ? Qui pourrait vous autoriser à faire toutes ces guerres détestables à des gens qui vivaient tranquillement et pacifiquement dans leurs pays, et à les exterminer en nombre si infini, par des meurtres et des carnages inouïs ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme, une raison ? N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ? ...Soyez persuadés que dans l’état où vous êtes, vous ne ferez pas plus votre salut que les Maures ou les Turcs qui ignorent ou méprisent la foi de Jésus-Christ. »


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