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Introduction Justice

par Daniel Andler (26/02/2009)

THEORIES CONTEMPORAINES DE LA JUSTICE

I- QU’EST-CE QUE LA JUSTICE ?

Il faut repartir d’Aristote qui distingue deux sens de justice :

• Sens large (plutôt platonicien) : le juste = toute conduite conforme à la loi morale. En ce sens la justice inclut toutes les vertus. Aristote ne rejette pas ce sens, par exemple lorsque le courage apparaît comme l’accomplissement d’un devoir envers la patrie. On dit qu’un homme sage, courageux, bon et tempérant est juste.

• Sens étroit (qui est le vrai sens pour Aristote) : la justice particulière est la vertu qui consiste à attribuer à chacun le sien (suum cuique tribuere). Il faut que soit effectué un partage convenable, où chacun ne reçoit ni plus ni moins que ce qu’exige la bonne mesure. Aristote retrouve donc ici une application de sa théorie générale de la vertu comme recherche du juste milieu : mais ici le juste milieu est dans les choses mêmes, qui sont distribuées à chacun en quantité ni trop grande ni trop petite, mais moyen entre deux excès (medium rei). Il y a là une distinction du droit et de la morale.

Le but recherché est d’obtenir ou de préserver une certaine harmonie sociale et de poursuivre ce qu’Aristote appelle une égalité (un égal = ison). Mais pour comprendre en quoi consiste cette égalité, il faut distinguer deux espèces d’opérations où la justice doit s’exercer.

1) Justice distributive : la première tâche est de veiller aux distributions des biens, des honneurs, des charges publiques entre les membres de la cité. C’est par là qu’il faut commencer. Dans cette perspective, l’égalité recherchée est une égalité de proportion : une égalité géométrique ou une égalité entre deux fractions.

2) Justice commutative ou corrective : la seconde tâche de la justice est de veiller à ce que ces places soient conservées dans la pratique des échanges. Il s’agit là d’une égalité non plus géométrique, mais arithmétique ; le travail du juge consiste à calculer une restitution égale au dommage que vous avez subi.

II- JUSTICE ANCIENNE ET MODERNE

⇒ Cette définition de la justice est très profonde est peut convenir à un ensemble beaucoup plus vaste que la seule philosophie Aristote : elle vaut aussi bien pour les sociétés sauvages et traditionnelles que pour le droit romain (qui est tout entier imprégné de cette conception) ou la question contemporaine de la justice internationale. La question est : en fonction de quels critères peut-on décider ce qui revient à chacun ? Dans cet ensemble gigantesque, on peut distinguer deux grands modèles de réponses : anciens et modernes.

1) Ce qui caractérise le modèle ancien est l’identification d’un ordre préalable qui fixe les données de la répartition équitable : cet ordre fixe peut à son tour est identifier dans trois sources :

a) Le passé (la tradition) : l’ordre du mythe = raconte la grande répartition du monde, les grandes scissions (le Urteil : le partage originaire = cela donne jugement en allemand : quand Zeus vainc Chronos, il partage le monde). C’est la fidélité à ce partage originel du monde qui définit selon ce premier modèle la justice.

b) La nature (conçue comme un ordre, comme un cosmos) = ce sera la position d’Aristote (l’idée d’un droit naturel). La philosophie grecque se conçoit comme une critique du nomos (justice traditionnelle ou coutume) au profit de la dikè (justice de la nature).

c) La grandeur divine : c’est la question de la théodicée (justice divine), telle qu’elle est posée dans le livre de Job. La justice, c’est la fidélité (fides) à Dieu ou charité.

⇒ Trois modèles de justice : justice traditionnelle, justice cosmologique, justice divine. Trois définitions de la justice : 1) respect de la tradition ; 2) répartition équitable ; 3) charité.

2) La crise de ces trois sources (éventuellement combinables) : au moment de la Renaissance (conflits des traditions, bouleversement de la vision du monde, guerres de religions). Où trouver le critère de la justice ? Où trouver la règle de répartition équitable des choses ?

Deux tentations :

a) Se débarrasser de l’idée de justice : Machiavel (qui définit la politique sans référence à l’idée de justice : conquête et la conservation du pouvoir) ; positivisme juridique : pour faire du droit une science, se débarrasser de l’idée de Justice, qui est une idée métaphysique (Kelsen) ; L’histoire rend toute idée de justice relative et faible (Nietzsche, Historicisme). J’ajouterai à cet ensemble, la position de Marx, qui produit une déconstruction de la justice sociale, comme procédant elle-même d’une illusion de la conscience mystifiée par l’idéologie bourgeoise.

= Logique de la déconstruction qui insiste sur la relativité (l’historicité) de la justice = position sceptique et relativiste. C’est la critique de Leo Strauss (dans Droit naturel et histoire : le « droit naturel » moderne s’émancipe de ses origines aussi bien naturalistes (Aristote) que religieuses (Thomas) pour devenir un droit « de l’homme » en vertu de sa nature propre. La nature qui va lui servir de critère = la nature propre de l’homme.

b) Maintien de l’idée de justice : comme transcendance à l’intérieur de l’immanence ; trouver un fondement dans l’humanité. Quête d’un ordre interne à l’humanité qui justifierait la règle de répartition des choses :

III- LES QUATRE THEORIES CONTEMPORAINES 4 conceptions de la communauté humaine :

1) L’humanité est un ensemble d’êtres aspirant au bonheur : attribuer les choses en fonction de l’utilité et du bonheur du plus grand nombre → Conception utilitariste (Bentham, Mill) : la justice consiste à maximiser les biens pour le plus grand nombre.

2) L’humanité est un ensemble d’êtres rationnels, dotés de conceptions du bien différentes, voire antagonistes. → Conception libérale (Rawls) : la justice doit permettre d’envisager des inégalités acceptables.

3) L’humanité est un ensemble d’êtres libres animés par l’intérêt. → Conception libertarienne (Hayek, Nozick) : la justice consiste à permettre aux individus de faire le choix de tout gagner ou de tout perdre.

4) L’humanité est un ensemble de communautés aux identités substantielles → Conception communautarienne (romantisme, Sandel, Walzer, Taylor) : la justice repose toujours sur une certaine conception du bien liée à une identité communautaire.

⇒ Conclusion Justice : Un justice focalisée sur l’utilité, sur la rationalité, sur la liberté, sur l’identité. On serait tenté d’espérer une motion de synthèse. 3 degrés : universel (2), général (1 et 4), particulier (3) ; plus ou moins grande proximité avec l’éthique (distinction politique, droit, éthique) ; plus ou moins grande abstraction (2 et 4). Ce qui est intéressant c’est que nous utilisons tour à tour des arguments de justice relevant de ces quatre argumentations. Il est important d’y être attentif.


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