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Cours n°2- Philosophie et mythologie

par Daniel Andler (1er/12/2008)

2) La philosophie comme « relecture » de la mythologie
- naissance de la philosophie -

Le premier travail du philosophe est de lire ou de relire. Que relit-il ? Essentiellement trois types de textes : • La mythologie : c’est son origine, elle fut une « sécularisation » de la religion traditionnelle. • La religion : la philosophie comme herméneutique, quand la philosophie fut considérée comme la « servante » de la théologie. • L’histoire de la philosophie : l’apothéose hégélienne. Nous allons évoquer cette semaine la première « relecture », celle des mythes.

1) Pour cela, il faut repartir de l’acte de naissance de la philosophie. Les faits sont les suivants : Apparition d’un nouveau type de rationalité et d’un nouveau type de discours au début du VIème siècle à Milet. En l’espace de 50 ans, trois hommes vont incarner ce mouvement de pensée : Thalès, Anaximandre, Anaximène. Cette réflexion qui s’étendre à d’autres colonies grecques en Sicile et en Italie du Sud. L’Ionie est, à l’époque, la partie la plus développée culturellement de la Grèce, grâce aux influences Perses, notamment). Les cités grecques sont, pour la plupart, des cités agricoles très conservatrices. C’est en Ionie (Eolienne également) que se développe une poésie importante : la poésie élégiaque et ïambique (Archiloque, Simonide, Mimnerme de Colophon, Sapphô et Alcée ...) Le terme de philosophie est plus tardif : mais il va rétrospectivement désigner toute une série de penseurs soit isolés, soit constituant des écoles, voire des quasi sectes (Pythagore). Apparition du terme philosophie fgt d’Héraclite (début Vème) et seulement avec Platon et Aristote que surgissent ces termes. 3 générations : "physiciens" - sophos ou sophistès - philosophes 1) Les physiciens : 2) Les sophoï : comme les sept Sages les savants. ou les sophistès (habile en savoir) 3) Les philosophes 2) L’interprétation : contre l’idée d’un « miracle grec », l’apparition d’une sorte de réinterprétation de la religion traditionnelle et de ses mythes (Cornford et Vernant). • Qu’est-ce que la mythologie ? Ce ne sont pas seulement de belles histoires à raconter au coin du feu, les mythes ont une portée et une teneur philosophique ou religieuse : celle d’apporter des réponses aux grandes questions. D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Que faire ? etc. Dans la Théogonie d’Hésiode (vers 750) et dans l’Illiade et l’Odyssée, on peut identifier deux messages principaux (que la philosophie va reprendre dans un autre contexte).

- Le monde est un ordre (cosmos) que l’on peut décrire de manière anthropomorphique comme celui d’une gigantesque famille. Cette mise en ordre ne s’est pas faite sans mal (car les premières divinités étaient très chaotiques). Mais l’ordre s’est établi, grâce à une souveraineté suprême (Zeus) et un partage originel (Urteil).

- L’homme doit s’efforcer d’imiter ce modèle autant qu’il est possible. Une imitation parfaite est impossible (et il faut se départir de cette illusion = hybris), ce pourquoi le mythe est très souvent pessimiste. Mais l’obéissance à la loi et la conscience de sa finitude est le seul moyen de se protéger des aléas du monde. Achille et Ulysse représentent deux modèles (tragiques) du destin qui attend les hommes et de l’horizon de leur espérance. • Qu’est-ce qui change avec l’émergence de la philosophie ? Sur le contenu pas grand chose, mais il se produit trois déplacements : le récit généalogique s’efface devant la causalité rationnelle, l’anthropomorphisme s’efface devant l’abstraction, l’idée d’une souveraineté suprême fait place au schéma d’une loi immanente de justice. • Comment expliquer ce changement ? Il est vraisemblable que le contexte politique des cités était peu compatible avec la vision d’une puissance souveraine très monarchique. La vision des physiciens coïncide davantage avec les exigences de la forme politique de la cité. • Le terme de philosophie est utilisé pour la première fois par Héraclite, puis par Hérodote (Histoires, I, 30). Les 3 générations vont se succéder à partir de là, sans quitter tout à fait le rapport à la tradition mythologique.

Pour aller plus loin
- Jean-Pierre Vernant, La Grèce ancienne, I. Du mythe à la raison, Seuil ; L’univers, les hommes et des dieux. Vernant raconte les mythes, Seuil.
- Hadot (pierre), Qu’est-ce que la philosophie antique ?

• « Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l’Univers. Apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (et c’est pourquoi aimer les mythes est en quelque sorte se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessité, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’est pas la fin d’autrui, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est sa propre fin. » Aristote, Métaphysique, A, 2 (trad. Tricot, Vrin, p. 9)

• Philosophie et religion : [J.-P. Vernant, « Les origines de la philosophie » in Philosopher, Fayard, 1980, pp. 469-470]

« [Avec les Milésiens] se reconstitue, derrière la nature et au-delà des apparences, un arrière-plan invisible, une réalité plus vraie, secrète et cachée, que le philosophe se donne pour tâche d’atteindre et dont il fait l’objet propre de sa méditation. En se réclamant de cet être invisible contre le visible, de l’authentique contre l’illusoire, du permanent contre le fugace, de l’assuré contre l’incertain, la philosophie prend, à sa façon, la relève de la pensée religieuse. Elle se situe dans le cadre même que la religion avait constitué quand, posant au-delà du monde de la nature les puissances sacrées qui, dans l’invisible, en assurent le fondement, elle établissait un complet contraste entre les dieux et les hommes, les immortels et les mortels, la plénitude de l’être et les limitations d’une existence fugace, vaine, fantomatique. Cependant, jusque dans cette commune aspiration à dépasser la plan des simples apparences pour accéder aux principes cachés qui les confortent et les soutiennent, la philosophie s’oppose à la religion. Certes, la vérité que la philosophie a le privilège d’atteindre et de révéler est secrète, dissimulée pour le commun dans l’invisible ; sa transmission, par l’enseignement du maître au disciple conserve à certains égards le caractère d’une initiation. Mais le philosophie porte le mystère sur la place. Elle n’en fait plus l’enjeu d’une vision ineffable, mais l’objet d’une enquête en plein jour. A travers le libre dialogue, le débat argumenté, ou l’énoncé dialectique, le mystère se transmue en un savoir dont la vocation est d’être universellement partagé. L’être authentique auquel s’attache le philosophe apparaît ainsi comme le contraire autant que l’héritier du surnaturel mythique ; l’objet du logos, c’est la rationalité elle-même, l’ordre qui préside à la déduction, le principe d’identité dont toute connaissance véritable tire sa légitimité. Chez les physiciens de Milet, l’exigence nouvelle de positivité était du premier coup portée à l’absolu dans le concept de physis ; chez Parménide et ses successeurs éléates, l’exigence nouvelle d’intelligibilité est portée à l’absolu dans le concept de l’être ; un, immuable, identique. Entre ces deux exigences qui d’une certaine façon se conjuguent, d’une certaine façon se combattent, mais qui marquent également l’une et l’autre une rupture décisive avec le mythe, la pensée rationnelle s’engage, système après système, dans une dialectique dont le mouvement engendre l’histoire de la philosophie grecque. »


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