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Cours n° 6- Les fins de la métaphysique

par Daniel Andler (1er/12/2008)

6) Les fins de la métaphysique

Après avoir tenté de définir la philosophie comme métaphysique (ontique, métaphysique générale et métaphysique spéciale), il nous faut voir à présent les limites de cette définition.

On peut envisager plusieurs manières de penser « la fin de la métaphysique » :

1) Positivisme ou scientisme : dénoncer toutes les tentatives de la métaphysique spéciale (ou ontothéologie) et se rabattre sur le seul travail ontique. Les sciences se sont peu à peu autonomisées de la philosophie pour atteindre désormais indépendamment des grandes questions insolubles l’exactitude nécessaire. On avait déjà évoqué la difficulté de cette retraite : le scientisme prend souvent la forme d’un matérialisme qui est une métaphysique comme une autre (la matière est l’étant suprême).

2) L’hégélianisme : prétention d’un achèvement de la métaphysique dans le système du « savoir absolu ». Chez Hegel, le système n’est pas seulement un mode de présentation de la réalité, mais le fonctionnement intime du réel. On avait également suggéré la difficulté d’une telle position qui parie sur « la fin de l’histoire ».

3) Il y a une troisième idée de la fin de la métaphysique sur laquelle je voudrais m’étendre un peu. Celle conçue et développée par Heidegger dans le prolongement de la perspective kantienne.

I- Qu’est-ce que l’ontologie fondamentale ?

La seconde manière de répondre à la question de l’origine de l’ontologie consiste à déconstruire la question. C’est ce qu’ont fait Kant d’abord et à sa suite Heidegger. Il reste cependant la question posée, qui existe bel et bien et à qui il faut bien conférer un statut (si la question de l’Etre ne doit pas prendre la forme d’un pourquoi, comment doit-elle apparaître ?) ⇒ Pour clarifier la chose, il convient d’expliquer trois points posés par Heidegger lui-même :

• La différence entre la question directrice de la métaphysique (la question de l’être de l’étant et la question du fondement de l’être) et la question fondamentale de la métaphysique (la question de l’Etre). La question directrice a été posée par tous les grands philosophes, tandis que la question de l’Etre n’a jamais été évoquée. On en trouve une trace chez les Présocratiques, mais elle est définitivement oubliée à partir de Platon. L’histoire de la métaphysique est un approfondissement de l’oubli de l’Etre. Comment dépasser cet oubli et poser une bonne foi la question de l’Etre ?

• La différence ontologique : elle désigne la différence entre l’Etre et l’étant. Pour expliciter ce point, prenons la phrase « il y a quelque chose » (qui correspond bien à la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ») : - le quelque chose = l’étant, l’objet, la chose dans la représentation. - le "il y a" qui est différent du quelque chose ; puisqu’il désigne le fait même de la manifestation de l’étant. C’est cela que Heidegger appelle l’Etre.

Or, si on y réfléchit, cet Etre n’est rien d’étant, il représente seulement la venue en présence de l’étant, le fait que cet étant soit. On comprend bien pourquoi en quoi l’Etre est différent de l’étant, mais aussi de l’étantité de l’étant (à la limite, je puis avoir une table parfaitement complète de toutes les catégories et envisager l’hypothèse que rien ne soit réellement, que rien ne se manifeste à moi). L’Etre est donc cette part de mystère inhérente à toute présence, il est le point d’interrogation de cette présence qui pourrait aussi bien ne pas être. Le monde est là, mais je pourrais tout aussi bien ne pas être là pour le voir. Le fait qu’il y ait de l’étant : voilà le mystère (le miracle).

• L’oubli de la question de l’Etre (= oubli de la différence ontologique) : reste à comprendre pourquoi cette question de l’Etre a été si longtemps occultée et oubliée. Comme onto-théologie, la métaphysique oublie que « le vide de l’Etre, surtout quand il ne peut être senti comme tel, ne peut jamais être comblé par la plénitude de l’étant ». Comme ontologie, la métaphysique oublie l’Etre, car définissant l’être de l’étant comme présence (identité, causalité, substance), elle néglige la dimension d’absence qui est présente dans toute présence.

• Oubli de l’oubli : l’oubli atteint ce degré que la question leibnizienne elle-même va disparaître (pourquoi y a-t-il quelque chose ?). Mais l’oubli de l’Etre « appartient encore à l’Etre lui-même » (Chemins) : ce n’est pas un oubli du sujet.

II- La métaphysique de la subjectivité

• La modernité comme processus homogène :

[Nietzsche, Gallimard, t. II, p. 23] « Quelle que soit la manière dont on puisse repenser historiquement le concept des Temps modernes et leur évolution, quels que soient les phénomènes politiques, poétiques, scientifiques, sociaux à partir desquels on veuille expliquer la modernité, il n’en demeure pas moins qu’aucune réflexion historiale ne saurait passer outre aux déterminations essentielles et complémentaires de leur histoire : à savoir que l’homme en tant que subjectum s’organise et pourvoit à sa sécurité eu égard à son installation dans la totalité de l’étant ; d’autre part, que la propriété d’être de l’étant dans sa totalité est conçue en tant que représentéité de tout ce qui est fabricable et explicable ».

• Le Sujet Métaphysique comme ...

... Représentation (Leibniz) [Le principe de raison, p. 116] : « Le Principium rationis pensé par Leibniz ne détermine pas seulement, par le mode de son appel, les traits les plus généraux de la pensée représentative des modernes, mais il colore, complètement et d’une façon décisive, la pensée qui nous est connue comme celle des penseurs, la philosophie. »

... Volonté (Kant) [Schelling, p. 161] : « Kant, sur le chemin qui conduit de la CRP à la CRPr, reconnaît que l’essence véritable du “Moi” n’est pas “je pense”, mais “j’agis”, je me donne à moi-même la loi à partir de mon propre fond essentiel : “je suis libre” ».

... Volonté de volonté (Nietzsche) [Nietzsche, II, p. 212] : « Qu’est-ce que la volonté de puissance [Pour Nietzsche] ? Elle est “la plus intime essence de l’Etre” (VP, n° 693). Ce qui veut dire : la Volonté de Puissance est le caractère fondamentale de l’étant en tant qu’étant. [...] Toutefois la puissance n’est pas le but auquel la volonté tendrait comme voulant quelque chose d’extérieure à elle-même. » [Essais et conférence, Dépassement de la métaphysique, p. 103] « La volonté de volonté nie toute fin en soi et ne tolère aucune fin si ce n’est comme moyen. »

• Le sujet leibnizien comme vérité du cogito cartésien : [Schelling, p. 161] « Avec Leibniz vient au jour cette idée que tout étant, qui, en tant qu’étant en général se tient d’une certaine façon en soi-même, doit posséder le caractère propre de l’être qui, selon Descartes, ne se révélait que dans l’expérience que l’homme a de lui-même en tant qu’ego cogito - sum, c’est-à-dire en tant que sujet, en tant que je pense, je représente. »

• L’achèvement nietzschéen [Dépassement de la métaphysique, EC,95-96] « Avec la métaphysique de Nietzsche, la philosophie est achevée. Ceci veut dire qu’elle a fait le tour des possibilités qui lui étaient assignées. La métaphysique achevée, qui est la base même d’un mode de pensée “planétaire”, fournit la charpente d’un ordre terrestre vraisemblablement appelé à une longue durée. Cet ordre n’a plus besoin de la philosophie parce qu’il la possède déjà à sa base. Mais la fin de la philosophie n’est pas la fin de la pensée, laquelle passe à un autre commencement. »

III- La technique comme métaphysique achevée

• Phénoménologie de la technique [La question de la technique, 21-22]

« La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences [...] le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de commis. Le centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. [...] Le dévoilement qui régit complètement la technique moderne a le caractère d’une interpellation (Stellen) au sens d’une pro-vocation. »


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