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Présentation du cours de Philosophie de la communication (CM L1/2)

Université de Paris-Sorbonne Paris IV

Geoffroy Lauvau

Année universitaire 2008-09

Cours Magistral de Philosophie de la communication Licence 1 et 2 / Semestre 1

Présentation du cours

Introduction

Il peut sembler curieux d’associer philosophie et communication, et surtout de vouloir, comme je vais tenter de le faire, repartir des origines grecques de la philosophie pour tenter de nouer la problématique de la communication au développement de la philosophie. Si le terme de communication existait en effet dans la langue latine, pour désigner l’opération qui consiste à « mettre en commun », il ne s’appliquait directement qu’aux transports et à la circulation des marchandises. Le sens de la communication paraît dès lors plutôt désigner ce que l’on entend familièrement par la « com », c’est-à-dire par l’art de transmettre, de « faire passer » de l’information, qu’il s’agisse de communiquer politiquement ou commercialement, par exemple. Cette interprétation de la communication comme exercice de transmission de l’information se développerait dans les sociétés modernes et contemporaines, dans un contexte où l’acte de langage est devenu le vecteur principal de l’échange social, et où il s’agit de convaincre des individus libres qu’il s’agit de penser telle ou telle chose, ou de se comporter de telle ou telle manière. Bref, la « com » serait un art éminemment lié au contexte des sociétés individualistes et libérales, dans lesquelles les puissances traditionnelles de contrainte, comme la morale ou l’ordre politique, ne permettraient plus d’imposer aux individus une manière de faire ou de penser.

À l’égard de ce sens de la « com », je vais essayer de montrer que l’analyse philosophique a un rôle à jouer. Elle permet en effet de comprendre pourquoi a émergé cette façon de définir et de penser la communication. Autrement dit, si la question de savoir ce qu’est la « com » est importante, et sera effectivement un des axes problématiques de mon cours, cette question sera replacée dans une grille d’analyse plus fondamentale, au cours de laquelle je vais essayer de montrer que le développement de la « com » dépend d’un développement politique plus fondamental, marqué notamment par ce qui rend raison du passage à des démocraties modernes. Cette mise en garde implique donc que l’axe prioritaire de réflexion ne sera pas ici d’analyser les modalités techniques de réalisation de l’axe de communication, que ce soit comme acte de transmission d’un message d’un locuteur à un récepteur, ou plus largement du point de vue de ce que les vecteurs de transmissions technologiques ont pu modifier à l’ère contemporaine. Il ne s’agira pas d’aborder la communication du point de vue des linguistes, ou du point de vue d’une réflexion sur l’évolution de la technique (NTIC par exemple) dans le mode d’être de l’homme contemporain.

Une des raisons pour lesquelles nous pouvons donc appréhender la communication au moyen d’une histoire de la pensée qui ne se borne pas à l’époque moderne est ainsi ce constat qui consiste à remarquer que le support technique seul n’explique pas exclusivement les problèmes fondamentaux rencontrés par l’acte de communication. Sans nier l’apport considérable de ces analyses, il s’agira donc plutôt de s’affranchir du poids que pèse le développement exponentiel des medias à l’époque contemporaine, pour montrer que la réflexion sur la communication, même si elle n’était pas désignée explicitement comme telle, est consubstantielle d’une réflexion politique qui prend ses racines dans l’Antiquité. En effet, l’approche philosophique du problème de la communication ne date pas d’une révolution technique dans la mesure où, dès Platon et Aristote, s’est développée une analyse du fait que c’est l’échange social d’informations qui est à la base de la construction politique elle-même.

Ces deux raisons, l’insuffisance d’une explication technique du problème de l’interprétation et la consubstantialité des problèmes d’échange social de l’information et de construction des principes politiques, permettent ainsi d’appréhender l’axe directeur de mon cours. Je vais dès lors tenter de construire, à l’intérieur de cet espace, un cours qui s’efforcera de présenter trois grands paradigmes de la philosophie de la communication.

Le premier paradigme : communication et politique.

La mise en place d’un premier paradigme de la communication se fait dans l’Antiquité grecque. Ce paradigme se construit à partir de trois positions. instrument, méthode et finalité) :

-  La position sophistique, au regard de laquelle l’art de la communication est un art de manipulation politique.

-  La position platonicienne, du Gorgias, à la République et au Politique, qui, de la critique de la fonction de la rhétorique à l’éloge du dialogue, met au jour le fait que la communication doit être subordonnée à une exigence de vérité, qui paradoxalement peut autoriser celui qui détient la vérité à utiliser la communication comme un instrument de manipulation politique.

-  La position aristotélicienne (Rhétorique et Politiques) à l’aune de laquelle il devient nécessaire de réhabiliter la rhétorique, afin de montrer que l’acte de communication n’est plus simplement un acte instrumental, mais devient une finalité par lui-même. La maîtrise du langage, et la possibilité de communiquer de l’animal politique sont les seuls moyens dont dispose l’homme pour s’éduquer dans la cité, et de parvenir à la vertu civique.

⇨ L’idée directrice sera ici le fait que la communication devient une préoccupation philosophique à part entière dès l’instant où la réflexion sur les principes politiques conduit les philosophes à constater qu’il est impossible, pour construire le vivre ensemble dans la cité, de se dispenser d’une analyse des conditions de communication sociale de l’information.

La transition entre premier et second paradigme consistera à insister sur la façon dont Machiavel a mis au jour, dans Le Prince, le fait que les sociétés individualistes sont des sociétés pluralistes dans lesquelles les conditions de la communication entre les individus se trouvent bouleversées d’un double point de vue. D’une part, parce que ce sont de sociétés où se mêlent les cultures d’origines différentes. D’autre part, parce que l’exigence de liberté, et l’affaiblissement des repères traditionnels, rendent de plus en plus difficile la compréhension mutuelle des individus. Il sera ici utile de montrer de quelle manière le talent du prince devient un talent de communicant, qui réinvestit paradoxalement une fonction instrumentale de la communication pour lutter contre le fait que la communication spontanée entre les individus condamne à la reconnaissance de la diversité des points de vue en présence.

Le deuxième paradigme : l’entrée de la communication dans la modernité

Le deuxième paradigme portera sur la façon dont l’époque moderne engage à repenser la subjectivité de l’acte de communication, qui n’est plus subordonné à un modèle de vérité préétabli, mais dépend désormais de la façon dont le sujet accède à l’information et lui donne une forme transmissible. Là encore, trois positions seront dégagées :

-  L’avènement de la subjectivité cartésienne, qui investit l’individu pensant d’un pouvoir de vérité, conduit à faire de la communication le problème essentiel du sujet rationnel qui accède à une conscience de soi. Se trouve ici entériné le fait que chaque individu est fondé dans son pouvoir de communication, c’est-à-dire que chaque individu est détenteur du sens du vrai, mais d’un vrai qui n’est pas replié sur une subjectivité fermée ou subjective, et au contraire ouvert intérieurement (par les idées vraies en lui) à l’objectivité. Il s’agira donc ici de montrer que l’acte de communication est un acte de méthode, qui oblige à conformer le langage aux exigences de l’ordre des raisons. Aux limites de Descartes se trouve ainsi dégagé la possibilité d’une politique cartésienne comme politique de communication du vrai.

-  Le système de la communication chez Leibniz. Il sera ici question de montrer qu’avec le modèle de l’harmonie préétablie, Leibniz propose une solution aux problèmes posés par la méthode cartésienne. Il montre en effet que la possibilité de communiquer est suspendue à l’existence d’un système harmonisant par principe les actes de communication à l’intérieur de chacune des monades. Se pose alors le problème de savoir dans quelle mesure il serait possible de réduire les perspectives individuelles, afin d’atteindre idéalement une pleine intelligence communicationnelle entre les individus. Chez Leibniz, la pensée de la substance est définie comme une théorie de la force communicationnelle de la monade conduisant à forger ce que l’on appelle le modèle monadologique. Ce modèle est un modèle ambivalent qui montre à la fois que le sens est harmonieux par principe, mais qu’il ne peut se déterminer que selon le développement de la substance individuelle telle qu’elle exprime sa force, son appétit ou sa perspective. Se pose alors la question de la réduction de la multiplicité des interprétations, si toutes les interprétations se valent.

-  L’intersubjectivité kantienne. Je chercherai ici à analyser la façon dont la reconnaissance de la finitude, au cœur du système théorique et pratique de Kant, oblige à repenser les modalités de la communication, c’est-à-dire à faire de la communication une exigence de la raison pratique. Autrement dit, la philosophie kantienne opère un tournant ou une révolution copernicienne dans la manière de comprendre l’acte de communication, qui n’est plus défini à partir du sujet autoposé ou autofondé, mais se trouve pensé à partir d’une relation intersubjective fondamentale qui en définit la nature. Pour le dire plus simplement, il s’agira de comprendre en quoi la finitude du sujet permet à Kant de montrer que l’existence commune et politique des hommes dépend de leur capacité à être autonome, c’est-à-dire à accéder par eux-mêmes aux règles de leur vivre ensemble, en fonction de leur capacité à communiquer.

⇨ L’idée directrice sera ici de montrer la naissance de la problématique moderne de l’acte de communication, au moment où s’affirme la subjectivité moderne, c’est-à-dire le sujet rationnel dont la réciproque politique est l’individu doté de droits. La communication devient donc le problème politique central, puisque ce n’est qu’en fonction des possibilités de compréhension mutuelle que les individus pourront se mettre d’accord sur les règles de leur vie commune. Bref, dès l’instant où la définition du bien commun ne dépend plus d’une norme transcendante, la communication devient le problème essentiel d’une politique qui va se penser en termes de contrat.

La transition entre le deuxième et le troisième paradigme consistera à montrer que la philosophie de Kant ouvre un espace de débat qu’assume l’herméneutique de Schleiermacher, puisqu’il insiste sur le fait que l’acte de langage est complexe et nécessite une interprétation scientifique. Il est en ce sens impossible de réduire l’espace du sens, mais il faut dévaluer la volonté d’hégémonie individuelle en manifestant l’interpénétration des perspectives (réaffirmation implicite d’un modèle supérieur divin).

Le troisième paradigme : du sujet à l’intersubjectivité, communication et interprétation.

Les deux premiers paradigmes constitueront la majeure partie du cours. J’essaierai, en conclusion, de développer un troisième paradigme, qui portera sur les théories philosophiques contemporaines de la communication. Je ne détaille pas ce que je ferai, puisque cela dépendra du point auquel j’en serai arrivé, mais pour le dire en un mot, j’essaierai d’évoquer plusieurs systèmes de formalisation de l’acte de communication, comme l’approche pragmatique de Peirce, la grille d’analyse linguistique (Frege et Wittgenstein) ou enfin les enjeux de la communication dans l’éthique de la discussion (Apel et Habermas). Il s’agirait ici de s’interroger sur les possibilités de réduire la multiplicité du sens, notamment au moyen des outils linguistiques et politiques.

Bibliographie

Le premier paradigme : communication et politique.

Dumont, « Les sophistes », dans Les écoles présocratiques, Paris, Gallimard, 1991.

Platon Gorgias, Paris, Flammarion, 1993.

Platon, La République, Livre III, Paris, Flammarion, 2004.

Platon Le politique, Paris, Flammarion, 2003.

Aristote, Les politiques, Livres I, II et III, Paris, Vrin, 1962

Aristote, Rhétorique, Livre I, Paris, Flammarion, 2007.

André Laks, « Platon », dans Histoire de la philosophie politique, Tome I, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Alonso Tordesillas, « Une première critique de la raison politique : la sophistique », dans Histoire de la philosophie politique, Tome I, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Solange Vergnières, Éthique et politique chez Aristote, III/4, Paris, PUF, 1995.

Lectures complémentaires

Platon Phèdre, Flammarion, 1999.

Platon, Théétète, Paris, Flammarion, 1995

Aristote, De l’interprétation, dans L’organon, tome I/II, Paris, Vrin, 1984.

Aristote, Les Seconds Analytiques, dans L’organon, tome IV, Paris, Vrin, 1984.

Aristote, Les Topiques, dans L’organon, tome V, Paris, Vrin, 1984.

Aristote, Les réfutations sophistiques, dans L’organon, tome VI, Paris, Vrin, 1984.

Le deuxième paradigme : l’entrée de la communication dans la modernité

Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 1993.

Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, dans Œuvres philosophiques, tome 1, Flammarion, 1997.

Descartes, Discours de la Méthode, dans Œuvres philosophiques, tome 1, Flammarion, 1997.

Descartes, Méditations Métaphysiques, dans Œuvres philosophiques, tome 2, Flammarion, 1997.

Leibniz, Système nouveau de la nature et de la communication des substances, Paris, Flammarion, 1976.

Kant, Critique de la faculté de juger, § 39-40, Paris, Vrin, 1993.

Alain Renaut, « Représentation moderne du monde et humanisme », dans Histoire de la philosophie politique, Tome II, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Alain Renaut, « La raison et l’histoire », dans Histoire de la philosophie politique, Tome III, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Lectures complémentaires

Leibniz, Monadologie, Paris, Gallimard, 1995.

Leibniz, Discours de métaphysique, Paris, Gallimard, 1995.

Kant, Critique de la raison pratique, Paris, Gallimard, 1985.

Rivelaygue, Leçons de métaphysique allemande, Paris, Grasset, 1990.

Le troisième paradigme : du sujet à l’intersubjectivité, communication et interprétation.

Schleiermacher, Herméneutique, pour une logique du sens individuel, Cerf/PUL, 1987.

Adorno, Prismes : critique de la culture et société, Paris, Payot, 1986

Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987.

Apel, Penser avec Habermas contre Habermas, Paris, Éd. de l’éclat, 1990.

Adela Cortina, « Éthique de la discussion et fondation ultime de la raison », dans Histoire de la philosophie politique, Tome V, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Jean-Marc Ferry, « Narration, interprétation, argumentation, reconstruction. Les registres du discours et la normativité du monde social », dans Histoire de la philosophie politique, Tome V, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Jean-Marc Ferry, Philosophie de la communication, Paris, Cerf, 1994.

Alain Renaut, « Les transformations de la philosophie allemande », dans Histoire de la philosophie politique, Tome V, dirigée A. Renaut, Paris, Calmann-Lévy, 1999.


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