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Le conséquentialisme

Samedi 6 mars 2004, de 9h-19h30, aura lieu à la Sorbonne, (amphithéâtre Milne Edwards) un atelier de travail sur le conséquentialisme, organisé conjointement par Christian Nadeau (Université de Montréal) et Patrick Savidan (Paris IV).

Programme

- 9h00 : Caroline Allard (Université de Montréal) : Féminisme et conséquentialisme
- 9h45 : Alain Boyer (Université Paris-IV,Sorbonne) : Ce serait folie d’ignorer les conséquences
- 10h30 : Ryoa Chung (Université de Montréal) : Conséquentialisme et éthique internationale

11h15 Pause

- 11h30 : Pierre Demeulenaere (Université Nancy 2) : Quelles conséquences, pour quelles normes ?

12h15- Déjeuner

- 14h00 : Bertrand Guillarme (Université Paris-VIII) : La promotion du bien
- 14h45 : Ruwen Ogien (CNRS) : Conséquentialisme et axiologie
- 15h30 : Emmanuel Picavet (Université Paris-I Sorbonne) : Conséquentialisme et description des issues sociales

16h15 - Pause

- 16h30 : Christine Tappolet(Université de Montréal) : Valeurs et raisons
- 17h15 : Fabrice Tricou (Université Paris-X, Nanterre) : La structure conséquentialiste spécifique du libéralisme économique
- 18h00 : D. Weinstock (Université de Montréal) : Confessions d’un Kantien(presque) repenti
- 18h45 : Christian Nadeau (Université de Montréal) : Conséquentialisme et responsabilité collective

19h30 : clôture de la journée d’études.


Abstracts

Caroline Allard (Université de Montréal)

Féminisme et conséquentialisme

La réflexion féministe a opposé de nombreuses critiques aux grandes théories morales, et le conséquentialisme n’a pas échappé à ces critiques. Lors de ma présentation, je me pencherai sur certaines de ces critiques féministes du conséquentialisme des intérêts pour comprendre leur portée et examiner des solutions que les théoriciens conséquentialistes ont tenté d’élaborer pour y faire face.

Je discuterai des deux points suivants :

- Dans l’essai de J.S. Mill consacré à l’assujettissement des femmes, on peut déjà relever des observations à l’effet que les intérêts et désirs des femmes sont conditionnés par l’image qu’une société paternaliste leur impose, et cette réflexion s’est poursuivie dans la tradition féministe. Dans ce contexte, ce ne seraient pas les intérêts actuels des femmes qui devraient être pris en considération, mais plutôt un droit à une transformation de leur identité. Mais ce rejet radical des intérêts actuels dont les femmes se perçoivent porteuses n’amène-t-il pas le féminisme à négliger des intérêts importants dont il est urgent de tenir compte ? En outre, ne peut-on pas tenir le même discours de « faux intérêts » pour les intérêts de chacun, qu’il soit homme,femme, ou enfant, puisque chacun naît dans un contexte socio-politique (ou dans une famille, dans un État, etc.) particulier ?

- Finalement, du point de vue de la justice distributive, un conséquentialisme des intérêts, par exemple, croit que les intérêts de chacun doivent être pris en compte pour une distribution équitable des ressources. Cependant, les personnes dans un état de pauvreté extrême (dont une large proportion est constituée de femmes) n’ont souvent pas les moyens de faire ne serait-ce que connaître leurs intérêts. Il s’agit d’une critique « pragmatique » du conséquentialiste qui apparaît poser problème pour la plausibilité de son application. Le déontologisme, mettant l’accent sur les droits humains, n’est-il pas une théorie plus pertinente dans ce contexte ? Cette critique féministe oblitère cependant le fait que le conséquentialisme ne peut servir la reconnaissance des droits, ce que certains théoriciens conséquentialistes contestent.


Alain Boyer (Paris-IV)

Ce serait folie d’ignorer les conséquences

Ce qui compte dans une discussion critique, ce n’est pas la question "aristocratique" des fondements d’une proposition, mais la question "démocratique" de la valeur de ses conséquences, lesquelles sont susceptibles de donner lieu à des tests intersubjectivement discutables(Popper). En morale, comme lesoutenait ce dernier, ce n’est pas l’expérience, mais notre conscience qui en dernière analyse décide d’accepter ou non telle ou telle conséquence. Aucune théorie morale ne peut se passer de cette procédure de confrontation de ses prescriptions avec les conséquences probables de leur application dans des situations complexes. On oppose souvent conséquentialisme et déontologie en identifiant le premier avec l’approche "téléologique", au sens de Frankena et Rawls. Il s’agit à mon sens d’une confusion. Dans la TJ, Rawls oppose déontologie et téléologie en ce sens que la première classe de théories définit le juste indépendamment du bien, alors que la seconde définit le juste comme maximisation du Bien (utilitarisme, perfectionnisme). Mais il ne s’agit pas de dire que les approches déontologiques comme la justice comme équité sont anticonséquentialistes : " Not to take consequences into account would be simply irrational, crazy". "De même, si l’on en revient à la polémique entre Constant et Kant, il faut remarquer que le premier ne dit pas qu’il ne faut pas avoir de règles et ne s’intéresser qu’aux conséquences d’un acte, mais qu’il est dogmatique de se contenter, comme Rousseau et Kant, de principes généraux dont on accepte a priori toutes les conséquences (Fiat Justitia, perat mundus), alors que si l’on s’aperçoit de certaines de leurs conséquences fâcheuses, il convient non de les abandonner, car ils ont une plausibilité morale a priori (le mensonge est mauvais), mais de rechercher des "médiations" qui permettent de les qualifier en leur adjoignant des clauses restrictives en elles-mêmes moralement acceptables : on ne doit pas dire la vérité à quelqu’un qui ne la mérite pas. De ce fait, les conséquences absurdes que Kant accepte sont éliminées. La procédure suivie par Constant est du type "équilibre réfléchi", combinant règles générales prima facie plausibles et analyse serrée des conséquences, retour sur les règles, etc. Toute théorie morale sérieuse est donc une "morale de la responsabilité" (ouverte à la critique), et non de la conviction (dogmatique), même si certains énoncés de base de l’intuition sont pour nous quasi irréfutables (il est injuste de torturer un enfant ; la cruauté est toujours un mal). Le conséquentialisme n’est pas du tout nécessairement utilitariste, car l’on peut vouloir minimiser l’injustice (Popper, Rawls) plutôt que maximiser le bonheur, en maintenant par ailleurs le principe de l’insubstituabilité des personnes (Rawls) comme une contrainte intuitive forte sur toute théorie qui voudra se présenter comme morale. Mais on ne peut se passer de la recherche anticipée des conséquences de l’application d’une "proposition" (proposal) morale ou politique, pour parler comme Popper, pour la juger. Ce serait folie.


Ryoa Chung (Université de Montréal)

Conséquentialisme et éthique internationale.

Il va sans dire que l’approche conséquentialiste s’est avérée extrêmement féconde dans le domaine de l’éthique des relations internationales. En vue de circonscrire la présentation historique des multiples variantes du conséquentialisme à notre époque contemporaine, signalons par exemple que le conséquentialisme a caractérisé une sorte d’hégémonie doctrinale au sein du réalisme contemporain dans la foulée de l’éthique de la responsabilité telle que développée par Max Weber. En contrepartie, le conséquentialisme peut également mener vers une position cosmopolitique des plus robustes et exigeantes suivant l’interprétation d’un Peter Singer.

Autrement dit, il y aura lieu d’examiner sous quelles formes le conséquentialisme, et les diverses interprétations qu’il recouvre en son sein, a profondément imprégné l’éthique des relations internationales (que ce soit au travers de l’école réaliste, du cosmopolitisme contemporain ou de la relation complexe entre conséquentialisme et la tradition du bellum justum). Mais pour les fins de mon exposé, je souhaite analyser de plus près comment le conséquentialisme peut et doit être arrimé à une perspective cosmopolitique, dans le cadre d’une théorie de la convergence entre motivations prudentielles et finalités morales que j’aimerais défendre ici. Par le biais de cet examen critique, nous serons mieux en mesure de jauger à quel point l’approche conséquentialiste s’avère indispensable, mais également d’identifier ses limites problématiques.


Pierre Demeulenaere (Université de Nancy 2)

Quelles normes pour quelles conséquences ?

Dans le cadre de la littérature des sciences sociales et de la philosophie morale, l’émergence et la justification des normes est souvent considérée à partir de situations dites de type dilemme du prisonnier. Cette émergence peut s’interpréter en termes conséquentialistes. Il s’agit de garantir, par la mise en place de normes restreignant les conduites d’action, certains résultats qui sont, par hypothèse, à l’avantage de tous les partenaires de l’interaction. La discussion classique s’est alors portée sur la question de savoir si un acteur rationnel avait intérêt ou non à respecter de telles normes : sa conception initiale de l’avantage le conduisait inévitablement à poser le problème des normes dans une situation de type dilemme du prisonnier, tout en l’incitant à ne pas respecter ces normes lorsque les autres les respectent.

Cette discussion intervient dans un cadre où les conséquences satisfaisantes étant spécifiées, un conflit peut intervenir entre ce souci des conséquences et le respect des normes ayant précisément pour objet de garantir leur réalisation. Pourtant, on peut poser une question plus générale, et antérieure à ce type de difficulté : existe-t-il des conséquences associées à certaines normes qui soient l’objet d’une préférence générale imputable aux différents acteurs ? Autrement dit, peut-on, pour entreprendre de justifier telle ou telle norme,supposer qu’il y a une convergence d’appréciation dans les buts à atteindre qui seraient les conséquences de l’application des normes ? Si l’on envisage par exemple la vie économique, qui est toujours régie par des normes, existe-t-il des conséquences qui soient de nature à susciter l’unanimité, et qui permettent de garantir et de justifier aux yeux des acteurs la validité des normes retenues (et leur considération comme « justes ») ?

L’objet de la communication est d’indiquer que, dès lors que l’on entreprend d’envisager les normes qui prévalent dans la vie économique (et donc dans la vie sociale en général, et qui font l’objet de considérations de "justice"), et qui sont indispensables à son effectuation, il est très difficile de les justifier par référence à des conséquences qui soient acceptables pour tous. Un marché repose sur un certain nombre de normes. Ces normes de liberté des échanges peuvent d’un certain point de vue, être considérées comme des normes de dilemme du prisonnier. Par ailleurs, les échanges sur un marché conduisent à un résultat qui peut être dit efficace ou optimal au sens de Pareto. Si l’on admet ce résultat théorique, cela signifie-t-il que ces normes du marché doivent être acceptées car elles auraient des conséquences favorables pour tous ? La réponse est négative, à partir du moment où il y a des « perdants », quel que soit le critère exact de la perte, éléments qui ne sont pas pris en considération par les modèles théoriques simples évoqués précédemment.

Mais si ces normes ne peuvent susciter l’unanimité du fait de leurs conséquences négatives pour certains, existe-t-il des conséquences associées à des normes qui puissent susciter l’unanimité et qui puissent donner lieu à un accord sur les normes qui permettent de les réaliser ? La réponse semble être ici également négative. Il paraît donc difficile de justifier telle ou telle norme par rapport à ses conséquences à partir du moment où celles-ci ne suscitent pas l’unanimité.


Bertrand Guillarme (Paris-VIII)

La promotion du bien

La position conséquentialiste sur la relation entre le droit moral (ce qu’il convient de faire) et le bien (ce qui possède une valeur) est dotée d’un attrait intuitif indéniable. Elle commence en effet par une proposition que tout le monde accepte : certaines choses sont bonnes et d’autres ne le sont pas. Elle poursuit en indiquant que ceci équivaut à dire que les premières choses, et pas les secondes, contribuent au bien. Il devient alors possible d’affirmer qu’un état du monde est meilleur qu’un autre, et l’on peut en conclure que le droit moral consiste à chercher à réaliser le meilleur état du monde possible.

Les adversaires du conséquentialisme résistent en général à la conclusion, en faisant valoir que la promotion du bien est limitée par les droits des individus, ou encore par des relations particulières qui ont une pertinence morale indépendante. Mais dès lors que l’on a adopté les prémisses, il devient très difficile de rejeter la onclusion : comment justifier qu’il faut faire quelque chose, si ce n’est pas une bonne chose, qui contribue au bien ? A l’inverse, si une action contribue au bien, quelle raison véritablement morale pourrait faire qu’on ne doit pas l’entreprendre ?

Il est possible de mettre en cause non pas la conclusion mais les prémisses du raisonnement conséquentialiste en remarquant que l’idée du bien, ou d’un état du monde bon ou meilleur, est difficile à concevoir. On peut aussi remarquer que la définition du droit moral comme système de sanctions efficaces pour promouvoir des valeurs ne rend pas compte de la pratique de la critique morale. Il reste qu’une critique adéquate du conséquentialisme ne peut reposer que sur le développement de solutions de remplacement convaincantes pour décrire la relation entre le droit moral et les divers biens.


Christian Nadeau (Université de Montréal)

Conséquentialisme et responsabilité collective

1- À la différence de l’utilitarisme, le conséquentialisme n’exige pas que les conséquences de nos actes soient calculées de manière agrégative. Une justice distributive est tout à fait compatible avec la recherche des meilleures conséquences et il demeure tout à fait possible de respecter le sort de chacun tout en recherchant les meilleures alternatives pour tous. C’est en ce sens que, à l’encontre de ce que l’on entend souvent, que le conséquentialisme peut respecter les droits.

2- Mais cette rencontre harmonieuse entre demandes individuelles (demandes au sujet de ce que chacun veut faire de la liberté qui est la sienne) et bien-être collectif n’est peut-être possible que s’il existe une responsabilité collective qui elle-même suppose la promotion de valeurs pertinentes pour un tel type de projet.

3- La question demeure cependant de savoir dans quelles mesures un agent peut vouloir agir de manière morale en vue du bien de la collectivité dès lors que ce qui est pris en compte par le conséquentialisme est ce qui conduit aux meilleures conséquences. Or, ce qui conduit aux meilleures conséquences n’est pas le fait d’un membre de la collectivité, mais de l’ensemble de cette dernière. Même si sa logique n’est pas agrégative, le conséquentialisme semble prêter le flanc à la critique selon laquelle il n’est pas capable d’offrir des motivations morales suffisantes pour les agents individuels.

4- En revanche, si la responsabilité collective dépend de la seule volonté de chaque agent (si la responsabilité collective est l’agrégat des responsabilités ou volontés de chaque individu), alors il semble que les coûts de cette responsabilité seront toujours prohibitifs pour celui-ci, car l’agent ne donnera jamais assez (de sa personne ou de ses biens) pour satisfaire les exigences relatives à la responsabilité collective.

5- Il semble donc, pour éviter ces problèmes, que la responsabilité collective devrait plutôt être créée par les institutions (qui elles mêmes évidemment dépendent en dernière instance de la volonté des citoyens) en ce qu’elles favoriseront toutes les demandes individuelles qui sont favorables au bien être collectif etseront moins favorables, voire sourdes aux demandes individuelles qui ne favoriseraient pas le bien être collectif (ce qui ne veut pas dire qu’elles les interdiraient).

6- Ces demandes individuelles qui seraient favorisées par les institutions parce qu’elles correspondent à l’objectif de maximisation du bien être collectif devraient cependant être évaluées sur la base de critères neutres (thèse compatible donc avec théories de la justice classiques, type Dworkin, Rawls).

7- La question est alors de savoir quel type de valeur devraient être recherchées par l’agent collectif tout en étant des valeurs neutres du point de vue de l’agent individuel. Suivant Pettit, ces valeurs devraient être compatibles avec l’idéal de nondomination. C’est ce qu’on s’emploiera à examiner ici.


Ruwen Ogien (CNRS)

Conséquentialisme et axiologie

Voici quelques façons de caractériser l’opposition entre conséquentialisme et déontologie relevées dans des ouvrages d’introduction à la philosophie morale et des compte-rendus de débats publics sur le clonage, l’environnement etc.

1- Le conséquentialisme est une éthique de la responsabilité. La déontologie est une éthique de la conviction.

2- Le conséquentialisme est une éthique de l’action. La déontologie est une éthique de l’intention.

3- Le conséquentialisme est une éthique orientée vers le futur. La déontologie est orientée vers le passé.

4- Le conséquentialisme ne s’intéresse qu’aux fins et n’est pas regardant sur les moyens. La déontologie accorde une valeur morale aux moyens.

5- Le conséquentialisme vise la maximisation du bien être collectif : la déontologie le respect des droits individuels.

6-L’agent conséquentialiste est un calculateur : il détermine sa position morale après avoir évalué des états de choses et choisi le meilleur. Le déontologiste ne fait pas de calculs.

7- Le conséquentialisme valorise les préférences particulières et se contente de les additionner. La éontologie valorise les préférences universelles.

8- Le conséquentialisme nous demande de promouvoir des valeurs. La déontologie nous demande de les respecter.

Personnellement, je crois que la meilleure façon de caractériser la différence consiste à dire que le conséquentialisme est la doctrine d’après laquelle la justification morale de normes telles que "Il ne faut pas porter de faux témoignage" est axiologique, c’est-à-dire, fait nécessairement référence à une plusieurs valeurs déterminées (honnêteté et justice etc. ).

De son côté, la déontologie est la doctrine d’après laquelle la justification morale des normes n’est pas axiologique en ce sens qu’elle ne fait pas appel à des valeurs déterminées mais à la déférence, l’intuition, la forme rationnelle ou des valeurs indéterminées. Armé si je puis dire de cette conviction épistémologique je vais essayer de montrer pourquoi ces façons courantes de caractériser la distinction entre le conséquentialisme et la déontologie sont fausses ou demandent à être amendées. Puis j’essaierai de justifier ma propre conception.


Emmanuel PICAVET (Paris 1)

Conséquentialisme et description des issues sociales

Dans l’étude scientifique des ressources et des limites du conséquentialisme philosophique pour l’évaluation, une importance particulière s’attache à la question du partage entre l’information relative aux procédures de choix (actions, interactions) et l’information relative aux issues sociales ("conséquences" de la théorie économique, "états sociaux" de la théorie des choix collectifs, "états du monde" de la théorie des jeux, "états de fait" de la theorie politique ou juridique). Dans le prolongement du programme d’analyse informationnelle des règles morales initialement développé par Amartya Sen, il est aujourd’hui courant d’aborder les problèmes du conséquentialisme en partant des limites intrinsèques d’une formulation des principes d’évaluation qui ne s’appuie que sur les issues sociales, en oubliant d’autres aspects.

Je chercherai à reconduire cette question à celle de la conceptualisation de l’action. La critique du conséquentialisme s’appuie habituellement sur une description de l’action dans laquelle celle-ci se distinguerait radicalement des issues sociales. Or, la description la plus systématique de l’action - celle de la théorie de la décision, - invite à décrire l’action en termes de mise en relation entre des événements et des issues sociales, en sorte que l’action et les issues sociales ne sont plus radicalement dissociées. L’action elle-même ne se réduit pas alors aux gestes physiques précédant le moment de la constatation des « résultats » ; au contraire, le rapport des sujets à des états du monde spécifiques est partie intégrante de la description de l’action. Et il y a pour cela de bonnes raisons. Cela conduit à se demander si l’option dite non-conséquentialiste n’est pas une manière de déplacer une bataille qui devrait être livrée sur un autre terrain : celui de la prise en compte adéquate des conséquences dans la décision, ce qui suppose tout d’abord une description suffisamment riche des conséquences elles-mêmes.

Dans le monde contemporain, où l’utilitarisme a survécu en philosophie après son élimination en économie et sa raréfaction (ou quasi disparition) en théorie de la décision, les argumentaires non conséquentialistes sont souvent inspirés par le rejet de l’utilitarisme. Or, et quoi qu’il en soit des difficultés spécifiques de l’utilitarisme en matière agrégative, l’utilitarisme classique peut offrir des exemples de prise en compte raffinée des conséquences, incorporant des aspects qui sont parfois décrits comme extérieurs à la logique conséquentialiste ; c’est ce que l’on illustrera par le rappel de certains arguments d’Henry Sidgwick.


Christine Tappolet (Université de Montréal)

Un argument pour le conséquentialisme ?

Les raisons d’agir sont-elles fondées sur les valeurs ? Si l’on répond par l’affirmative à cette question, et que l’on admet par ailleurs que nos raisons d’agir déterminent ce qu’il faut faire, on se situe soit dans le camp conséquentialiste, soit dans ce qu’on pourrait appeler une version amollie de l’approche déontologiste, selon laquelle ce sont bien les valeurs qui déterminent ce qu’il faut faire, mais ce qu’il faut faire se distingue de la promotion des valeurs - on dira par exemple qu’il faut honorer les valeurs et que respecter des interdits absolus est justement une façon d’honorer les valeurs.

Je m’intéresse à un argument que l’on pourrait avancer pour soutenir la conclusion qui veut que les raisons d’agir soient fondées sur les valeurs. Cet argument va comme suit :

1) Les faits naturels ne peuvent pas fonder nos raisons d’agir.

2) Les états subjectifs (désirs, croyances) ne peuvent pas fonder nos raisons d’agir.

3) Ce sont soit des faits naturels, soit des états subjectifs, soit les valeurs qui fondent nos raisons d’agir. Donc, ce sont les valeurs qui fondent nos raisons d’agir. La première prémisse n’est rien de plus que l’affirmation du fossé entre être et devoir être. La seconde prémisse est plus controversée, mais comme je tenterai de le montrer en discutant d’un exemple fameux de Warren Quinn, elle semble aussi vraie. C’est peut-être la troisième prémisse qui est la plus difficile à défendre. Il s’agira de voir quelles seraient les autres possibilités. Finalement, il faudra se pencher sur la conclusion, notamment en se posant la question de savoir comment ce qu’il en est des valeurs peut fonder ce que nous devons faire.


Fabrice Tricou (Paris X)

La structure conséquentialiste spécifique du libéralisme économique.

Selon le libéralisme économique, il faut « laisser faire » les individus. La légitimation de la poursuite des intérêts privés peut s’opérer selon deux modes différents : soit en posant déontologiquement que la liberté individuelle est bonne en soi ; soit en énonçant conséquentialistement que la liberté individuelle est le bon moyen d’obtenir la prospérité. C’est essentiellement sous le registre de la défense conséquentialiste que l’économie politique est apparue comme une philosophie sociale originale. À l’inverse des réponses volontaristes prônées par les philosophies politiques du contrat social, l’économie politique propose une réponse paradoxale au problème du lien social moderne : la société peut tenir spontanément. Smith a exprimé cette thèse avec la métaphore de la main invisible : les actions individuelles égoïstement motivées ont des conséquences sociales inintentionnelles bénéfiques. Le conséquentialisme propre à l’économie politique se révèle alors complexe, dans la mesure où il ne joue pas seulement sur la dualité intentions / réalisations, mais aussi sur la dualité individuel / social, en reliant les visées individuelles et le résultat social émergent. Les libéraux économiques attribuent au marché le retournement heureux des intentions individualistes en issues socialement favorables. L’auto-organisation de l’ordre économique est ainsi ramenée à l’autorégulation marchande opérée par la loi de l’offre et de la demande. La théorie économique propose deux grandes versions alternatives de ce processus de coordination.

(1) Dans la vision du pur ajustement, la concurrence marchande mène à un Eden équilibré et optimal socialement et individuellement. Sous cette vision, les intentions privées et les réalisations publiques sont confondues, et une condition sociétale de pré-validation des choix exclut toute conséquence inintentionnelle. Si libéralisme économique il y a ici, sa structure conséquentialiste est affaiblie.

(2) Dans la vision de l’ajustement-sanction, le marché coordonne et sanctionne. Sous ce schéma de post-validation, la tension intentions / réalisations prévaut, et les accomplissements sociaux se distinguent des destinées individuelles. Bref, en visant chacun le particulier, les individus produisent ensemble le général, résultat des actions de tous mais du dessein de personne. Le libéralisme conséquentialiste trouve ici sa structure adéquate de déploiement : il constitue la version optimiste de cette vision de la coordination marchande, une version caractérisée par son adhésion à la croyance que les résultats sociaux inintentionnels émergeant des actions individuelles intéressées seront providentiellement bénéfiques...


Daniel M.Weinstock (Université de Montréal)

Confessions d’un Kantien (presque) repenti

La stratégie communément employée par les conséquentialistes dans leurs débats avec les défenseurs de positions non-conséquentialistes kantiennes ou autres risque de mener à desvictoires à la Pyrrhus. Quelle que soit la valeur ou le principe mis de l’avant par le nonconséquentialiste comme contre-exemple à la logique conséquentialiste, le conséquentialiste peut toujours la préfacer par « Il est bon que... ». Il peut toujours prendre un pas de recul par rapport à la perspective de jugement et de délibération au sein de laquelle des notions non-conséquentialistes s’imposent, et affirmer qu’il est bon que les perspectives à partir desquelles les agents humains jugent et délibèrent contiennent des notions nonconséquentialistes, et qu’il serait bon de faire de sorte que autant d’agents que possible jugent et délibèrent de manière nonconséquentialiste. Le risque d’une telle stratégie est tout d’abord qu’elle rend la théorie conséquentialiste non-falisfiable, et donc triviale. Ce que l’opposant de cette théorie aurait à démontrer afin de la réfuter n’est pas du tout clair. Outre ces considérations théoriques, cette stratégie risque, comme l’a déjà signalé Bernard Williams, de faire de sorte que la théorie perde toute pertinence pratique. Le niveau d’abstraction auquel le conséquentialisme serait vrai serait à tel point détaché de la perspective de jugement de l’agent moral normalement constitué que la théorie en viendrait à perdre toute utilité.

Je voudrais dans cette communication examiner deux issues possibles pour le conséquentialiste. La première, que j’identifie aux travaux de Robert Goodin, maintient que le conséquentialisme doit être vu principalement comme un guide au législateur et au concepteur institutionnel. J’évaluerai cette réponse en portant un accent particulier sur les problèmes de publicité qu’elle pose. En effet, certaines institutions risquent d’être justifiables sur des bases conséquentialistes, mais à condition que ceux qui vivent sous ses lois et institutions n’aient pas par rapport à elles une attitude conséquentialiste. Je tenterai de démontrer qu’un tel gouffresciemmententretenuentre législateur et citoyen pose problème du point de vue d’une éthique même minimaliste de la démocratie libérale.

La seconde réponse, plus ambitieuse, tente de redonner au conséquentialisme sa place dans la délibération individuelle. Cette position, que j’associe aux travaux de Philip Pettit, prétend que pour toute valeur, l’agent a le choix de l’honorer, en n’agissant pas contre elle, ou de la promouvoir, en tentant de maximiser son occurrence. La question se pose alors : pourquoi l’honorer, lorsque l’on peut la promouvoir ? Je prétendrai que cette manière de représenter le choix qui se pose à l’agent ne rend pas compte de manière adéquate de certains types de valeurs, qui sont inhérentes à nos actions plutôt que d’en être le résultat causal, et qui résiste donc de manière plus robuste que Pettit le prétend à la logique des conséquences et de la maximisation.


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